Le Far East russe

J’ai récemment visionné Le Soleil Blanc du Désert, film soviétique de 1970 qui relate les aventures d’un soldat de l’Armée Rouge, Fiodor Ivanovitch Soukhov, cherchant désespérément à rentrer chez lui pour retrouver sa femme.

L’affiche originale du film. Les studios Mosfilm ont mis en ligne de nombreux classiques du cinéma soviétique. Vous pouvez le visionner en VO sous-titrée en anglais sur Youtube.

Véritable succès lors de sa sortie et largement connu des générations qui ont suivi, le film est également devenu culte car son visionnage fait partie des rituels que tous les cosmonautes doivent accomplir à Baïkonour avant un vol spatial. Je vous laisse découvrir la genèse de cette superstition ainsi qu’une présentation décalée et humoristique par l’émission Blow up d’Arte.

A défaut de voir le film dans sa version russe sous-titrée en anglais, brillez en société grâce à ces anecdotes.

Revenons au film. Il se déroule à la fin de la Guerre Civile Russe en Asie Centrale, sur les rives de la Mer Caspienne, peut-être lors de la révolte basmatchi au début des années 1920. Bien évidement le pauvre soldat va connaître quelques péripéties avant de pouvoir rejoindre sa belle…

Sauvant d’une mort certaine un pauvre autochtone soumis à un supplice cruel, il rencontre ensuite une troupe de cavaliers de l’Armée Rouge ; les déserts sont toujours très peuplés en période de guerre… L’officier, qui connait la réputation de Soukhov, lui demande de bien vouloir escorter les épouses libérées du harem de l’infâme Abdoullah afin de poursuivre la lutte contre le rebelle polygame. Plutôt que d’affronter la cavalerie bolchévique lancée à sa poursuite, Abdoullah va s’évertuer à retrouver ses femmes pour les punir de ne pas s’être suicidées. Prouesses martiales, chocs culturels, humour, romance écourtée par une fin tragique et amitiés viriles vont s’enchainer jusqu’à la bataille finale à presque 3 contre 100 qui verra triompher le soldat Soukhov.

Ce scénario ne vous semble pas inconnu ? C’est normal. On retrouve en effet les ingrédients typiques d’un western. Le désert turkmène du Karakoum rappelle l’aridité du Far West hollywoodien. Les populations aux mœurs et aux traditions vestimentaires différentes, volontairement présentées comme arriérées, ne sont pas amérindiennes mais asiatiques (au sens large) et musulmanes. Les fusillades opposent encore carabines et revolvers ; la mitrailleuse y est rare et le look de la Lewis Mark I peut évoquer une Gatling. Et là aussi, la cavalerie arrive à la fin.

A propos de ces films soviétiques qui ont la guerre civile et/ou la révolte basmatchi pour toile de fond on trouve d’ailleurs la dénomination  » Ostern « , clin d’œil volontaire aux westerns de l’ennemi américain.

Il est vrai que la période qui s’étend de la révolution de 1917 à la fin des troubles de la guerre civile vers 1922-1923 est propice à la création d’histoires. Sur un territoire qui s’étend de l’Océan Pacifique à la Pologne et de de la Mer Noire à la Mer Blanche s’affrontent pendant plusieurs années Russes Blancs tsaristes et Rouges bolchéviques ainsi que des Verts (armées de paysans insurgés alliées ou hostiles aux deux autres camps). Ces vastes espaces sont sillonnés par des trains blindés qu’on lance à pleine vitesse à l’assaut des gares ou que l’on attaque comme dans des Westerns. Les charges de cavalerie sont encore fréquentes. Les revirements d’alliance qui voient des régiments entiers passer à l’ennemi en une journée ou des villes changer plusieurs fois de mains sont nombreux. On y croise des aventuriers hauts en couleurs comme le baron Roman von Ungern-Sternberg, général blanc qui bataille dans le sud-est de la Sibérie et la Mongolie en s’imaginant comme un nouveau Gengis Khan. Les Britanniques, les Français, mais aussi les Américains, les Japonais et d’autres interviennent directement avec hommes et armes . C’est ainsi que des chars occidentaux, alors à la pointe de la technologie militaire de l’époque, combattent les Rouges ou sont capturés par ces derniers. L’évacuation des soldats de la Légion Tchécoslovaque de l’Ukraine vers Vladivostok grâce au Transsibérien se mue en véritable Anabase qui les voit intervenir directement dans la guerre civile, s’emparer de villes sibériennes et même de stocks d’or du Tsar.

Peut-être plus encore que durant les autres périodes de troubles, tout apparaît possible pendant la guerre civile russe, même le plus extravagant n’y est plus improbable. On comprend dès lors pourquoi cela a pu nourrir l’imaginaire soviétique comme le Far West rêvé l’avait fait aux Etats-Unis.

La bande-annonce du long-métrage inspiré de Corto Maltese en Sibérie.

Plus proche de nous Hugo Pratt s’est également laissé inspirer par ce tourbillons des possibles en plaçant deux aventures de son héros durant cette période : Corto Maltese en Sibérie et la Maison Dorée de Samarkand. Les deux albums ont été adaptés en films d’animation : le premier en long métrage sous un autre nom, Corto Maltese, la Cour Secrète des Arcanes, et le second en moyen-métrage.

Si vous désirez en savoir plus sur ces événements dont la démesure n’ont d’égale que l’immensité de la Russie, je vous conseille la lecture de deux passionnants ouvrages de Jean-Jacques MARIE : La guerre civile russe 1917-1922 Armées paysannes rouges, blanche et vertes ; Paris ; 2005 ainsi que La guerre des Russes blancs 1917-1920 ; Paris ; 2017. Vous pourrez compléter avec l’ouvrage de Jean-Jacques AVENEL ; Interventions alliées pendant la guerre civile russe (1918-1920) ; Paris ; 2001.

Et si la fiction historique trouve plus d’attrait à vos yeux, je vous conseille la bande-dessinée Nuit Blanche de YANN (scénario) et Olivier NEURAY (dessin) en 5 tomes ou en intégrale. L’histoire déborde jusqu’aux années 30 mais est centrée autour des événements de la guerre civile.