La guerre de siège à la fin du Moyen Age : l’exemple de Champtoceaux

Quand l’ennemi n’a pu être défait sur le champ de bataille et qu’une victoire totale est recherchée, c’est alors la capture des véritables sièges du pouvoir, villes fortifiées et châteaux, qui devient l’ultime objectif de la guerre. S’emparer de ceux-ci signifie en effet réduire les dernières forces de son adversaire et s’assurer le contrôle du territoire. Pour obtenir la reddition de ces places, une seule solution : le siège, à Champtoceaux comme ailleurs…

Le Port du Moulin et l’éminence sur laquelle était bâtie la cité fortifiée de Châteauceaux. Photo de Romain VIAUD CC BY-SA 4.0

Le Contexte

En 1419, le dauphin et futur roi Charles VII éprouve un vif ressentiment à l’égard du duc de Bretagne Jean V qu’il accuse de ne pas lui avoir apporté l’aide militaire promise contre les Anglais. Si Jean V est le beau-frère du Roi de France par son épouse, Jeanne de France, il est également lié -enchaîné serait un meilleur mot- à la couronne d’Angleterre. Veuve, sa mère, Jeanne de Navarre, a épousé en 1403 le roi d’Angleterre, Henri IV. Après la mort de celui-ci en 1413, elle demeure « invitée » en Angleterre. De plus, les frère de Jean V, Arthur de Richemont, est captif des Anglais depuis la défaite d’Azincourt… On mesure donc la difficile situation diplomatique dans laquelle se trouve le duc .

Des contacts sont noués entre la cour de France et Marguerite de Clisson, à la tête de la Maison Penthièvre, qui vont amener au rapt du duc. Malgré le triomphe des Montfort à l’issue de la guerre de succession, les Penthièvre rêvent en effet encore d’accéder au trône ducal. Avec l’accord et la promesse de soutien du Dauphin, Marguerite de Clisson espère donc obtenir par ce moyen le duché pour son fils aîné, Olivier. Jean V est donc capturé le 12 février par Olivier de Penthièvre au nom du Régent de France alors qu’il croit se rendre à une invitation des Penthièvre à Champtoceaux.

En réaction, la duchesse, Jeanne de France, et son parti qui ignorent encore où est retenu Jean V, tournent l’armée réunie pour libérer le duc vers Lamballe, capitale de l’apanage des Penthièvre et leurs autres places : Guingamp, Jugon, La Roche-Derrien, Châteaulin-sur-Trieux, Broons etc. Après avoir neutralisé ces places majeures, la duchesse ordonne alors de mettre le siège devant Champtoceaux, où se trouve Marguerite de Clisson, au début du mois de mai 1420.

Forteresses des Penthièvre

Bien que principalement entre les mains de seigneurs bretons depuis le XIIIème siècle, Champtoceaux se trouve en Anjou. Toutefois, sa position frontalière – le duché de Bretagne lui fait face tant au nord, sur la rive droite de la Loire, qu’à l’ouest – en fait une place de Marche.

Théâtre final de ce drame, Champtoceaux, voit la mise en œuvre de la plupart des techniques de sièges employées dans cette première moitié du quinzième siècle.

Préparer le siège

Conséquence logique d’un état de guerre, le siège surprend rarement les futurs assiégés. Généralement, le déplacement lent et aisément repérable d’une importante troupe n’échappe pas aux défenseurs, qui préparent alors leur forteresse. Les issues sont condamnées ou renforcées, des éléments mobiles en bois tels que des hourds peuvent être mis en place au sommet des murailles, des travaux de mise en défense sont réalisés, les vivres sont rassemblés et la garnison est mise en état d’alerte.

Élevée sur un éperon rocheux, baignée sur son versant nord par la Loire et sur son versant sud par un étang, la forteresse de Champtoceaux est réputée imprenable. Le commandement de la garnison est confié à Guy de Beaumont, seigneur de Bressuire tandis que la campagne environnante est tenue par les fils de Marguerite de Clisson. En fonction de la situation et de la tactique adoptée, ceux-ci auront pour mission de ralentir la progression des troupes de la duchesse ou de harceler les assiégeants après que ceux-ci se soient installés.

Pour les assiégeants justement, les opérations commencent par la réunion des troupes et du matériel suivi de leur acheminement jusqu’au pied de la forteresse convoitée.

Une fois la décision prise d’attaquer Champtoceaux, l’armée ducale est confiée à Alain de Rohan, le comte de Porhoët, le propre neveu de Marguerite de Clisson. Au fait des derniers progrès de l’artillerie et conscient de la réputation de la place, ce dernier décide d’user de lourdes pièces d’artillerie, canons et les bombardes, qu’il fait venir des villes de l’intérieur afin de ne pas dégarnir Nantes. La cité pourrait en effet être menacée par les fils de Marguerite, dont Jean de Penthièvre, qui comme nous l’avons vu bat la campagne. De précieux alliés participent à l’effort de guerre ducal, tel le duc d’Alençon, neveu de Jean V et sire de Fougères qui envoie l’artillerie de son château, ou encore Henri V, roi d’Angleterre qui, désirant conserver l’alliance bretonne, dépêche une troupe de canonniers.

L’armée avance alors vers Champtoceaux depuis les deux rives de la Loire pour les contrôler. Toutefois, pour plus de sûreté et parce que la route y est de meilleure qualité, l’artillerie progresse sur la rive droite. Parvenus au niveau d’Ancenis, une partie de la troupe traverse le fleuve à gué tandis qu’un pont de bois est construit pour permettre le passage des pièces d’artillerie, des vivres et des munitions tout autant que pour se rendre maître du fleuve.

Mettre en place un blocus

La première véritable étape du siège consiste à couper la place de tout contact avec l’extérieur. Le but principal est d’empêcher l’approvisionnement en nourriture des assiégés.

A Champtoceaux, l’armée bretonne en construisant un pont sur la Loire, contrôle l’axe fluvial, le trafic qui y circule et assure également son propre ravitaillement. Mais, la principale préoccupation des assiégeants demeure la surveillance des portes de la cité, rien ne doit entrer, ni même sortir.

Notons que si la gestion des stocks de nourriture revêt une importance capitale pour les assiégés, il en va de même pour leurs adversaires. Les armées médiévales réunissent un nombre d’hommes trop important pour leurs capacités d’intendance. Nourrir les assiégeants devient alors une priorité, qui, si elle n’est pas assurée, peut contraindre la troupe affamée ou malade à lever le siège.

Si les Bretons ne connaissent pas de manques importants, les chroniqueurs soulignent que le pays nantais, pour avoir approvisionné l’armée durant toute la durée du siège, a frôlé la disette.

Dans un second temps, les assaillants, mettent le siège devant la place. Pour ce faire ils établissent un camp. Celui-ci est destiné à accueillir les troupes qui attaquent le château et qui viennent s’y reposer après un assaut ou pour la nuit, et se trouve donc hors de portée de ce dernier. Cependant, il doit également permettre aux soldats de contrôler les principaux accès à la forteresse assiégée. Ils ceinturent donc la place ou se concentrent autours des points majeurs.

Le comte de Porhoët, Alain de Rohan, établit son camp devant la porte principale de la cité, sur l’actuelle place des Piliers, à l’est de l’enceinte.

Porte de l’ancienne ville médiévale. Photo de Selbymay CC BY-SA 3.0

Le camp des assiégeants est également conçu comme un réduit défensif. En effet, fixé en un point, les assaillants sont particulièrement exposés. Il leur faut donc se prémunir des attaques que pourraient diriger contre eux les assiégés ou leurs alliés. A cette fin, on creuse le plus souvent deux fossés principaux dont la terre est rejeté vers l’intérieur du camp permettant ainsi de former un talus couronné d’une palissade. Le premier fossé est tourné vers le château ou la place afin de se préserver des sorties. Le second protège le camp d’une attaque extérieure menée par des renforts ou des alliés. Le tout constitue un obstacle non négligeable pour qui voudrait pénétrer de force dans le camp. En ce sens, la tactique de César devant Alésia a survécu à la chute de Rome…

Le camp que les Bretons établissent devant Champtoceaux est presque un modèle du genre. Sachant la campagne alentours tenue par les trois fils de Marguerite de Clisson, ils construisent un camp retranché derrière ses fossés et ses talus, couronné par une palissade de lourds madriers et ouvert sur seulement trois portes elles-mêmes défendues par des avant postes édifiés en terre (des boulevards).

Passer à l’assaut

Avec l’arrivée de la poudre, les canons prennent une place prépondérante. C’est désormais aux artilleurs que revient la lourde tâche de préparer et de rendre possible l’assaut final mené par les soldats. Les canons peuvent alors être utilisés pour fournir un tir de couverture, les pièces les plus puissantes, susceptibles d’ouvrir une brèche, progressant alors lentement vers les murailles avec les fantassins. Il est également possible lorsque, comme à Champtoceaux le relief est particulièrement désavantageux, de laisser les canons en poste fixe et de bombarder l’enceinte ou la cité elle même. Nombreuses sont les villes qui dès le Moyen Age ont eu à subir de véritables pilonnages d’artillerie destinées tant à détruire les défenses qu’à miner le moral des assiégés.

A Champtoceaux, si la ville est abondamment bombardée, contraignant les habitants à se réfugier dans leurs caves selon les chroniqueurs, l’artillerie cantonnée sur les coteaux de Beau canton concentre également son tir sur les éléments défensifs. La mission consiste alors pour les canonniers à ouvrir une brèche suffisamment large dans les murs pour que les soldats puissent investir la cour du château, ou, tout au moins, d’avancer suffisamment le travail pour que les assaillants n’aient aucun mal à créer ou agrandir un passage.

Mais l’artillerie, même si l’éperon rocheux particulièrement escarpé en a limité l’usage à Champtoceaux, n’exclue pas le recours à la sape ou à la « montée aux créneaux ». En creusant des galeries incendiées par la suite, les sapeurs espèrent faire s’écrouler les murailles sur elles même, tandis qu’un assaut dirigé en plusieurs endroits pour disperser les forces des assiégés à l’aide d’échelles ou de tours de sièges surplombant les chemins de rondes doit permettre aux assaillants de prendre pied à l’intérieur de l’enceinte et de se rendre rapidement maître de la place.

Résister

Une fois encore, les assiégés ne sont pas aussi passifs qu’on pourrait l’imaginer. Les progrès de l’artillerie à poudre ont servi les assiégeants comme les assiégés. Ainsi, au quinzième siècle, nombre de châteaux vont s’équiper de canons. Dans un premier temps, d’anciennes tours vont voir leur sommet réaménagé pour accueillir de lourdes pièces. Mais on va également construire des terrasses, plus adaptées à l’installation de batteries. Enfin, les derniers progrès verront les canons redescendre au niveau des assiégeants et tirer depuis les bases des tours ou des ouvrages avancés tels que les boulevards. Ces derniers sont conçus pour permettre le tir rasant beaucoup plus efficace contre la masse des assaillants. Les garnisons s’équipent de la même manière d’armes à poudres. A côté, des arbalètes et autres arcs, apparaissent des pièces de faible calibre.

Cependant, la défense de la place ne se borne pas à de simples échanges d’artillerie. Lorsque la garnison de la place assiégée compte suffisamment d’hommes ou que ceux-ci sont particulièrement audacieux, une sortie peut-être tentée. On cherche alors a désorganiser le camp, voir à semer une panique telle que les assiégeants soient mis en fuite, reculent ou tout au moins sortent affaiblis de l’affrontement.

En 1420, la garnison du châteaux tente plusieurs sorties et parvient même à capturer des Bretons. Utilisée comme une véritable tactique par les meilleurs commandants de garnison, la sortie peut être dirigée vers le péril le plus immédiat : telle pièce ou batterie de canons dont les tirs menacent de faire céder l’enceinte, prendre de vitesse la troupe qui s’apprêtait à se lancer à l’assaut du château…

Le salut peut aussi venir de l’extérieur. Lorsque la nouvelle du siège parvient aux oreilles d’alliés, vassaux ou suzerains, une armée de secours peut venir en renfort dans l’espoir de dégager la place. En prenant l’assaillant par surprise ou en le contraignant à un second engagement, il est possible de briser le siège, ou, d’en ouvrir un second… Souvenons nous en effet que les assaillants songent souvent à protéger leur propre camp. Si l’armée de secours ne réussi pas à forcer les assiégeants à lever le siège par une attaque soudaine, elle doit alors à son tour se risquer à isoler son adversaire en espérant le réduire par la faim. Bien entendu, toute les tentatives ne sont pas couronnées de succès.

Quand Jean de Laigle se jette sur le camp breton, il essuie un tel revers qu’aucune autre attaque ne sera tentée !

Enfin, la lassitude peut se révéler une arme précieuse. Le stress des combats, voire l’orgueil des chefs conduit parfois les hommes à s’entredéchirer. A la suite d’un désaccord, l’un des seigneurs peut abandonner le siège, réduisant ainsi les chances de succès de celui-ci. Chez les assiégés, le parti de la reddition peut contraindre le maître des lieux à négocier sous peine de révolte ou de trahison, les portes étant ouverte par une population aux abois qui espère obtenir la clémence des assaillants pour prix de son geste.

Si aucun des deux camp n’atteint ce niveau de tension à Champtoceaux, les assiégeants connaissent quelques problèmes de disciplines, les seigneurs refusant parfois de s’obéir les uns aux autres. L’absence d’un chef incontesté est patente. Avant le début des opérations, la duchesse avait bien essayée d’obtenir du roi d’Angleterre la libération du frère de Jean V, Arthur, comte de Richemont, mais sans succès. Conscient de leurs limites, les seigneurs bretons vont même jusqu’à réitérer la demande en plein siège, mais essuient un identique refus.

Reddition de Marguerite de Clisson. Enluminure extraite de Pierre Le Baud, Compillation des Cronicques et ystores des Bretons, ms. Français 8266, fo 344 vo, XVe siècle, Paris, BnF.

La victoire

Favorisé par le sort des armes, l’une des deux parties peut espérer prendre le dessus et s’imposer. Selon les cas, la place est alors investie, le camp des assiégeants rasé ou, plus diplomatiquement, des pourparlers ouverts. Dans ce dernier cas, l’initiative peut en revenir au vainqueur probable, désirant laisser une dernière chance, ou, à celui qui, voyant sa défaite inévitable, manifeste le désir de sauver ce qui peut encore l’être par une ultime négociation. Si aucun terrain d’entente ne peut être trouvé c’est alors souvent à la mesure de l’âpreté des combats que seront traités les vaincus…

Sur les bords de la Loire, après plus de deux mois de siège, un point de l’enceinte menace d’être percé d’une large brèche sous quelques jours. Marguerite de Clisson, consciente que désormais rien ne peut plus sauver la place consent à négocier. Les chefs bretons exigent avant toute tractation que le duc soit libéré. Le duc, qui ne se trouve pas dans le château arrive à la forteresse le jeudi 4 juillet 1420 au matin. Le lendemain, vers une heure, le duc est libéré et accueilli triomphalement dans le camp.

L’accord conclu entre les assiégeant et les assiégés demande la livraison de la place, la réparation de l’injure faite au duc et offre aux Penthièvre de quitter la place avec leurs biens. Cette relative clémence n’est que temporaire. En effet, par la suite Jean V ordonne la destruction de Champtoceaux et interdit toute reconstruction dans l’enceinte. Tout, est rasé. Le château, mais également la ville ! La destruction est longue. Abandonnée au bout d’un an, elle est reprise et achevée dix ans plus tard.

Conformément à l’interdit ducal, le bourg actuel se situe en dehors de l’ancienne enceinte et, ironie de l’Histoire, à la place du camp des assiégeants…

Bonus pour briller en société : le toponyme Champtoceaux est la forme contemporaine. Châteauceaux est celle des chroniques (du latin Castrum Celsis). Le passage de l’un à l’autre n’est pas daté.