Une carte éphémère

A l’exception des illustrations destinées à devenir une fois encadrées des objets de décoration, les vieux papiers jaunis attirent rarement l’œil des clients de brocante… pour mon plus grand bonheur. Des décombres d’une pile de documents que des mains peu soigneuses avaient étalés, j’ai extrait une carte rare. Après l’avoir achetée pour un prix ridicule, un examen plus poussé a révélé son caractère exceptionnel.

Carte de l’Europe centrale éditée par Foldex, 56×75 cm, 3×6 plis, papier, vers 1939-1940 (photo de l’auteur)

Au premier coup d’œil, l’absence de la Pologne, la taille démesurée de l’Allemagne ainsi qu’une frontière commune entre cette dernière et l’URSS attestent sans le moindre doute que nous sommes en présence d’une carte des années 1940.

Toutefois, parmi les nombreuses informations qui figurent sur cette carte « Europe Centrale, physique et politique » aucune n’a trait à la date.

On apprend qu’elle a été produite par Foldex, une société dont ceux nés avant l’apparition des GPS ont bien connu les produits ; les fameux plans oranges des grandes villes françaises. Concurrent de Michelin dans le secteur de la cartographie, l’entreprise existe toujours sous le nom de Blay-Foldex et est aujourd’hui un des acteurs majeurs du marché.

Éditeur, auteur et imprimeur mais aucune date… (photo de l’auteur)

L’auteur est un O. LEPAGE dont le travail, malgré sa qualité, n’a pas laissé de traces suffisantes pour nourrir une quelconque notice d’autorité. L’imprimeur enfin, Gaston Maillet et Compagnie était actif depuis 1900 au moins et durant tout le XXe siècle. Au moment où j’écris -février 2021- , il semble que la société soit en cessation d’activité

Pour établir une fourchette chronologique plus étroite, une analyse critique plus poussée du document est nécessaire.

Certains détails permettent facilement de poser un premier terminus post quem ; date après laquelle la carte a forcément été dressée. Ainsi l’existence d’un Protectorat de Bohême-Moravie voisinant avec la Slovaquie nous place après le démembrement de la Tchécoslovaquie suite à l’invasion allemande en mars 1939.

Protectorat de Bohême-Moravie et Slovaquie, lambeaux d’une Tchécoslovaquie démembrée (photo de l’auteur)

La présence d’un Gouvernement Général en lieu et place de la Pologne nous donne notre plus sûr jalon : octobre 1939. Le pays a alors été totalement envahi par les forces conjointes de l’Allemagne Nazie et de l’URSS. En dehors des terres directement annexée au Reich, la zone contrôlée par les Allemands est confiée par un décret d’Adolf Hitler le 12 de ce mois à un « gouverneur général des territoires polonais occupés », Hans Frank. L’enfer débute alors pour les Polonais soumis à l’arbitraire et la violence.

Le terminus ante quem, date au-delà de laquelle il est peu probable que la carte ait été produite, peut se définir en posant le regard sur les frontières occidentales et orientales du IIIe Reich. Alors que France et Allemagne sont en guerre depuis le 3 septembre 1939, leur frontière commune demeure inchangée. La Belgique et les Pays-Bas conservent de même leur intégrité territoriale et leur souveraineté. Nous sommes donc avant l’offensive nazie de mai 1940.

La Lituanie quelques mois ou semaines avant de tomber sous la coupe de Staline

La Lituanie, dont le nom s’écrit encore à l’époque avec un h, demeure elle aussi indépendante de ses deux puissants et voraces voisins. Elle n’a pas encore cédé à l’ultimatum adressé par l’URSS le 15 juin 1940 et nommé un gouvernement inféodé à Moscou qui lui fera intégrer l’URSS en août .

Notre carte a donc selon toute vraisemblance été dessinée entre octobre 1939 et mai-juin 1940. Soit une exactitude volatile de seulement 6 mois. Malgré tout elle a été utilisée, comme les nombreux trous et même les épingles encore présentes le prouvent.

Qui a pu utiliser une carte devenue obsolète quelques mois après sa production ? Impossible de le savoir. Nous en sommes réduits à l’imagination : un soldat curieux de la drôle de guerre l’ayant acheté la carte avant de rejoindre le front, la famille d’un soldat français capturé puis envoyé dans un camps de prisonniers qui a suivi son exode ou un jeune envoyé au STO avec cette carte sur laquelle on avait suivi en mai 1940 les opérations militaires auxquelles avait participé son père. Cette partie de l’histoire reste à imaginer…

Les stigmates d’une longue utilisation… (photo de l’auteur)

En préparant cet article, j’ai découvert sur le site Gallica de la BNF une version scannée de la même carte (ici) mais, étonnement et de manière erronée, datée de 1945. Vous pourrez ainsi l’explorer à volonté .