L’apocalypse de poche

Tout historien vous le dira et vous le répétera, la réalité dépasse souvent la fiction. C’est d’ailleurs un des motifs derrière l’envie de créer ce blog. Ce qui paraît extravagant dans une œuvre peut connaître un précédent bien réel dans notre monde et notre histoire. C’est le cas d’une des armes emblématique de la série de jeux vidéos Fallout, le Fat Man.

Une fois n’est pas coutume, partons cette fois de l’œuvre pour remonter jusqu’à ce qui l’a inspirée.

Le Fat Man dans Fallout 4, jeu développé par Bethesda Game Studio et édité par Bethesda Softworks. Source : capture d’écran par l’auteur

Comme de nombreux joueurs de ma génération ayant grandi pendant les années 80 et la Guerre Froide, je suis un fan de la licence Fallout depuis ses débuts. Les différents épisodes du jeu se déroulent dans un futur lointain après une apocalypse nucléaire survenue dans des États-Unis très rétrofuturistes qui évoquent les années 50 et le maccarthysme .

Avant internet et la télévision à la demande, même la rediffusion d’une série en noir et blanc vieille de 20 ans nous faisait rêver. Twilight Zone, la Quatrième Dimension en France, bousculait les stéréotypes de la fiction télévisée et nous familiarisait avec l’anticipation des années 50 et 60. Certains épisodes mythiques tel Time Enough at Last donnaient à réfléchir à l’apocalypse nucléaire et à ses suites. Préoccupation propre à cette époque mais que ravivait dans les années 80 la Crise des euromissiles. En jouant sur ces clichés, Fallout a pour moi et quelques autres le doux parfum d’une madeleine de Proust qui brille dans la nuit…

L’acteur Burgess Meredith dans l’épisode Time enough at last (Question de temps en VF) de Twilight Zone. Auteur : Bureau of Industrial Service, Young & Rubicam. Matériel publicitaire 1960

Dans le troisième volet de la licence, fort opportunément nommé Fallout 3, apparait une arme aussi surpuissante que délirante : un improbable croisement entre un bazooka et une catapulte : le M42 Fat Man. Ce nom est directement lié à celui de la bombe A larguée par les États-Unis sur Nagasaki le 9 août 1945. La forme du projectile envoyé par cette arme est d’ailleurs identique à cette dernière mais réduite à la taille d’un ballon de football-américain.

Fat Man photographié en août 1945, domaine public.

Outre la satisfaction des joueurs toujours avides d’armes puissante, il paraît vraisemblable que le choix d’une arme atomique portative dans un univers ravagé par les radiations soit un clin d’œil ironique des créateurs du jeu à la folie destructrice des hommes. C’est en effet un des thèmes de la série depuis sa création avec ses inoubliables et pessimistes vidéos d’introduction « War never changes« .

Mais le Fat Man, dans sa forme, fait aussi référence à une autre arme ayant réellement existé : le Davy Crockett.

Davy Crockett photographié en mars 1961 au terrain d’essai de l’Armée Américaine d’Aberdeen dans le Maryland. Auteur : forces armées ou département de la défense des États-Unis, domaine public

Après la Seconde Guerre Mondiale et l’invention de la bombe nucléaire, la doctrine d’emploi de cette nouvelle arme n’est pas immédiatement figée autour du concept de dissuasion stratégique. Certains militaires défendent son utilisation sur le champ de bataille comme munition de forte puissance. Sa puissance de feu exceptionnelle étant à leurs yeux un avantage tactique majeur. Ainsi le chef d’état-major de l’armée de terre des Etats-Unis, Maxwell Davenport Taylor pense-t-il en 1955 qu' »une armée sans arme atomique sur le champ de bataille du futur sera aussi impuissante que les chevaliers français sous le tir des archers anglais »… La miniaturisation et la baisse des coûts de production rendant possible la création d’Armes Nucléaires Tactiques (ANT), sont alors produits à la fin des années 50 des obus (M388), des missiles air-air(Air-2 Genie) et, autour de l’ogive W54, le Davy Crockett !

Fonctionnant comme un lance-roquette sans recul (une charge propulsant la munition M-388) le Davy Crockett avait une puissance comprise entre 10 et 20 tonnes d’équivalent TNT et une portée de 2 à 4 kilomètres en fonction de son affût (trépied M-28 ou M-29). Bien que peu précis, du fait même de sa conception, il était en mesure de délivrer une dose immédiatement mortelle de radiation dans un rayon de 150 mètres autour de son point d’impact et une dose vraisemblablement mortelle à plus ou moins court terme dans une rayon de 400 mètres. L’ensemble était servi par une équipe de 5 hommes pouvant être réduite à 3 et transportée en jeep ou dans un véhicule de transport de troupe chenillé M-113. Certains ont même intégré des unités parachutistes.

Le but poursuivi est alors, au moins sur le théâtre européen mais peut-être aussi en Corée où le souvenir des vagues humaines chinoises demeure vivace, de rétablir l’équilibre face aux troupes communistes plus nombreuses en y opposant la puissance de feu. Frappe des concentrations ennemies ou d’objectifs tactiques (ponts, usines, etc.), interdiction de zones, les ANT passent un temps pour les armes miracles à même d’assurer la suprématie américaine sur les champs de bataille.

Cet engouement va finir par céder le pas devant plusieurs éléments. Tout d’abord le combat conventionnel en atmosphère nucléaire va se révéler plus problématique que prévu initialement. L’apparition d’ANT dans le bloc communiste dès la fin des années 50 aggravant encore les choses. Politiquement, les alliés européens comprennent rapidement que cet arsenal peut transformer leur continent en un champ de ruines ravagé par l’atome. Le fait qu’URSS et États-Unis puisse légitimement privilégier un affrontement en Europe avant de frapper leur territoire national respectif suscite la défiance des pays qui acceptent mal d’être sacrifiés dans l’optique d’une victoire finale. Enfin, les militaires et les diplomates américains eux-même réalisent que l’usage du feu nucléaire dès l’échelon tactique rend plus aisé moralement, politiquement et techniquement le recours aux missiles intercontinentaux synonymes d’apocalypse définitive. La question du contrôle stricte de l’usage de ces armes par le pouvoir politique dans le cadre d’une réponse graduée achève de leur ôter le caractère d’armes tactiques « normales ». Les 2000 Davy Crockett sont ainsi progressivement retirées du service à la fin des années 60.

D’autres ANT, toujours autour de l’ogive W54 vont cependant les remplacer durant les années 60 : une mine (Medium Atomic Demolition Munition, MADM), et une bombe portable dans un sac-à-dos (Special Atomic Demolition Munition, SADM).

War never changes

Si le sujet des doctrines d’emploi de l’arme atomique vous intéresse, je vous recommande le chapitre qu’y consacre Michel Goya dans son excellent ouvrage S’adapter pour vaincre (Paris, 2019), principale source de cet article.

This is not America… une histoire d’espionnage oubliée

Toute personne appréciant un minimum David Bowie connaît cette chanson. Mais qui sait encore aujourd’hui qu’il s’agit de la bande originale d’un film ? Et qui se souvient de ce film ?

Le Jeu du Faucon est un film d’espionnage de John Schlesinger (Macadam Cowboy et Marathon Man sont des oeuvres plus connues) sorti en 1985. Adaptation dramatisée d’une histoire vraie, il raconte un épisode typique de ce que pouvait produire la Guerre Froide.

En 1974 Christopher John Boyce employé d’une entreprise travaillant pour la défense américaine, âgé d’à peine 22 ans, découvre la possible implication de la CIA dans une tentative de déstabilisation du gouvernement Australien. Habilité « Très Secret Défense » –Top Secret, soit la plus haute accréditation, sans doute du fait d’un père responsable de la sécurité chez McDonnell Douglas ; on prête souvent en haut lieu au fils les qualités du père sans plus d’examen…- le jeune homme aurait été destinataire par erreur de documents attestant des actions au sein et peut-être contre des démocraties alliées des États-Unis. Ébranlé par cette découverte Boyce, qui avait perdu confiance dans la capacité de la presse à changer quoi que ce soit en révélant le complot, choisit alors une autre voie… réunir grâce à sa position le plus d’informations possibles et les vendre à l’URSS !

Après avoir réuni des informations sur le codage des communications et les satellites espions, Boyce décide de s’associer avec un ami d’enfance et petit dealer : Andrew Dolton Lee. Le plan est simple. Dolton Lee doit se rendre à l’ambassade d’URSS à Mexico pour vendre les secrets réunis par Boyce et revenir avec l’argent.

Après quelques échanges qui permettent à Boyce de gagner un peu d’argent et à Dolton Lee de conjuguer espionnage et trafic de drogue international, le complot va être mis à jour de la manière la plus triviale qui soit. En janvier 1977, Andrew Dolton Lee est arrêté par la police Mexicaine devant l’ambassade soviétique pour avoir jeté des déchets… Interrogé en possession de microfilms, il avoue raidement être un espion et dénonce son complice Boyce. Ce dernier est arrêté par le FBI et tous les deux sont condamnés à 40 ans de prison pour espionnage.

Christopher John Boyce refera parler de lui en 1980 lorsqu’il parviendra à s’évader et à commettre de multiples braquages. Il sera repris et renvoyé en prison avec de nouvelles charges.

L’Histoire (avec un grand H) est friande de ces improbables grains de sables et autres seconds couteaux à la maladresse providentielle. Ils sont les ingrédients essentiels de bien des événements.