Ils n’étaient que trois

 » Pour que le mal triomphe seule suffit l’inaction des hommes de bien « 

Cette citation, qui circule abondement sur internet et faussement attribuée à Edmund Burke, questionne brutalement notre passivité ou la manière dont nous pouvons détourner le regard avant que le pire advienne. Mais une fois que le mal à triomphé, l’action des hommes de bien soulève de nouvelles questions qui peuvent être autant d’entraves : est-on prêt ou qualifié pour agir ? A-t-on l’équipement nécessaire ? Faut-il attendre d’être assez nombreux ? Quel impact peut avoir un acte isolé ?

Ces questions, les femmes et les hommes qui ont décidé durant le second conflit mondial de résister à la barbarie nazie se les sont sans doute posées. Mais, ils ont choisi d’agir envers et contre tout, au péril de leur vie et pour celles des autres.

En 1943, le sort des juifs déportés n’est pas encore connu de tous mais nombreux sont ceux, notamment dans la résistance belge, qui pressentent une fin dramatique. Bien loin des images de cinéma ou de jeux vidéos qui voient une petite troupe utiliser du matériel parachuté par le Royaume-Uni pour faire exploser voies de chemin de fer ou usines, trois hommes avec des moyens qui peuvent nous sembler aujourd’hui dérisoires vont attaquer un convoi de déportation vers Auschwitz.

Youra Livchitz en 1943

Le 19 avril 1943 dans la nuit, Youra Livchitz, Jean Franklemon, tous les deux 25 ans, et Robert Maistriau, 22 ans, quittent la banlieue de Bruxelles à vélo pour rejoindre Haacht, à 25 kilomètres de là, et se poster le long de la ligne de chemin de fer qui doit mener les déportés juifs de la caserne Dossin à Malines vers Auschwitz.

Photo d’identité de Jean Franklemon sans doute prise après la guerre. Photo de Antoine Frank CC BY-SA 3.0

Ils sont armés d’une seule arme de poing (peut-être un Browning modèle 1906 en 6,35mm considéré comme un pistolet de défense à faible portée). Pour arrêter le train, ils usent d’un stratagème : une lampe à pétrole recouverte de papier rouge pour simuler un signal lumineux d’arrêt. Dès que le convoi est stoppé, ils tentent d’ouvrir les wagons avec des pinces coupantes achetées par Robert Maistriau en même temps que la lampe à pétrole.

Médaille de Yad Vashem remise à Robert Maistriau ainsi qu’un pistolet et une lampe tempête évoquant l’attaque du 19 avril 1943, objets exposés au Musée Kazerne Dossin Photo de Michel van der Burg CC BY-SA 4.0

Leur action exceptionnelle, une des deux seules attaques de convoi de déportation recensées, permet à plus de 200 des 1631 juifs (dont 262 enfants) du convoi de s’enfuir. Selon les estimations, sur ces 231 ou 236 évadés, 23 à 26 sont tués et 90 à 95 sont capturés et renvoyés vers Auschwitz. Les autres, entre 113 et 120 personnes, parviennent à s’enfuir ; le plus jeune d’entre eux a 11 ans… A Auschwitz seuls 153 déportés de ce convoi seront encore vivants en 1945.

Ils n’étaient que trois, n’avaient guère de ressources autres que leur indomptable volonté mais ils ont choisi d’agir contre le mal, de résister.

Une très intéressante vidéo sur cet événement et ses suites a été réalisée par l’association Mémoire d’Auschwitz. Vous pourrez y voir témoigner différents protagonistes dont Robert Maistriau.

Sur un thème proche, que j’aborderai ultérieurement, je ne saurais trop vous conseiller l’excellent roman Les partisans d’Aharon Appelfeld. Vous comprendrez pourquoi à la lecture.

Des invalides. Vraiment ?

Il y a de nombreuse années j’ai eu la chance de travailler auprès d’enfants en situation de handicap. L’un des jeunes que j’accompagnais nourrissait le rêve de devenir soldat. Hier comme aujourd’hui, la chose paraissait impossible tant il semble admis que la figure du guerrier est celle d’un presque surhomme aux capacités physiques dépassant celles du commun des mortels. Pourtant, témoin quotidien de tout ce que ces jeunes « invalides » réalisaient sans se soucier des limitations qu’on leur prêtait, je n’ai jamais pu me résoudre à considérer l’absence de handicap comme un préalable nécessaire à une carrière militaire.

Un rapide regard sur le passé démontre d’ailleurs à quel point cette association entre valide et guerrier échappait à nos ancêtres. Sans aucunement prétendre à l’exhaustivité voici une brève liste de quelques « invalides » célèbres qui ont laissé leur marque dans l’Histoire Militaire.

Antigone le Borgne (382 av. J.-C. – 301 av. J.-C.)

Général de Philippe II de Macédoine puis d’Alexandre, Antigone l’accompagne dans ses conquêtes et fait partie de ses hommes de confiance. Après la mort du conquérant, il est au nombre de ceux que l’historiographie a nommé les Diadoques, les successeurs d’Alexandre, qui vont se disputer l’empire macédonien et fonder, pour certains, les dynasties de la période hellénistique. Antigone, secondé par son fils Démétrios Poliorcète (« le preneur de ville »), se révèle être dans la guerre qui l’oppose aux autres diadoques un adversaire redoutable.

Tétradrachme d’Antigone

Hannibal Barca (247 av. J.-C. – entre 183 av. J.-C. et 181 av. J.-C.)

Au troisième siècle avant J.-C., Rome et Carthage s’affrontent pour le contrôle de la Méditerranée occidentale. Général carthaginois, Hannibal va faire trembler la Ville Eternelle pendant plus d’une décennie. Il est l’acteur majeur de la deuxième guerre punique dans laquelle il acquiert sa réputation d’excellent tacticien.

Parti d’Hispanie (l’actuelle Espagne) au printemps 218 av. J.-C., Hannibal passe les Pyrénées, traverse le sud de la Gaule où il recrute des mercenaires et s’aventure dans les Alpes pour déboucher en Italie. C’est durant ce périple qu’une infection cause la perte d’un œil sans toutefois nuire à ses capacités militaires. Il inflige aux Romains plusieurs défaites lors des batailles du Tessin, de la Trébie et du lac Trasimène où s’illustre son génie tactique. Lors de la bataille de Cannes, en 216 av. J.-C., son succès est tel que Rome se croit perdue.

Ce n’est qu’en 203 av. J.-C., lorsque les Romains portent la guerre en Afrique du Nord, que Hannibal quitte la péninsule italienne. Il y sera défait à la bataille de Zama en 202 av. J.-C. par Scipion l’Africain.

pièce représentant Hannibal et un éléphant de guerre

Tamerlan (1336 – 1405)

Si pour vous Attila et Gengis Khan représentent le summum de la terreur venue des steppes, c’est que que vous n’avez jamais entendu parler de Timour le Boîteux.

Profitant des lutte de pouvoir au sein du khanat de Djaghataï, Tamerlan s’empare en 1370 de la Transoxiane et fait de Samarcande sa capitale ; qu’il s’attachera sans cesse à embellir. Guerroyant jusqu’à sa mort, il se taille un empire s’étendant de la Syrie au Nord de l’Inde et de la Mer d’Aral au Golfe d’Oman. Sa lutte contre le sultan ottoman Bajazet qu’il défait à la bataille d’Ankara en 1402 sauve temporairement Byzance et l’Europe de la poussée ottomane.

La férocité de ses conquêtes, il n’hésite pas à massacrer les vaincus, dresser des tours avec leur tête et à raser complètement les villes, a terrifié ses contemporains.

Buste reconstitué par Gerasimov après la fouille de son tombeau en 1941. Photo de Shakko CC BY-SA 3.0

Götz von Berlichingen (v.1480 – 1562)

Chevalier impérial Götz von Berlinchingen débute sa carrière militaire au service du margrave de Brandebourg-Ansbach et de l’empereur romain germanique avant de devenir mercenaire pour le compte de différents princes et nobles allemands. C’est au service de l’un d’entre eux qu’il perd sa main droite lors d’un siège sans que cela ne mette un terme à sa carrière militaire. Participant à de nombreux conflits et querelles, il est deux fois mis au ban impérial par Maximilien Ier, emprisonné plusieurs fois, prend brièvement la tête de l’armée pendant la Guerre des Paysans et finit au service de l’empereur Charles Quint.

Selon une étude de 2017 de l’Université de sciences appliquées d’Offenburg cette prothèse permettait à Götz von Berlichingen de tenir des objets et même d’écrire. Photo : Landesarchiv Baden-Württemberg CC BY 3.0

Götz est resté célèbre pour ses prothèses de main articulées particulièrement élaborées et permettant, à défaut de réellement pouvoir combattre de tenir divers objets et même d’écrire. C’est à elles qu’il doit son surnom de Main de Fer.

Prothèse occasionnelle de Götz von Berlichingen. Photo : Landesarchiv Baden-Württemberg CC BY 3.0

Horatio Nelson (1758 – 1805)

Est-il encore nécessaire de présenter l’amiral Nelson, Fossoyeur de la marine napoléonienne ? En 1794, alors en lutte contre la France révolutionnaire, le capitaine de vaisseau Nelson participe au siège de Calvi en Corse et est blessé à l’œil droit dont il perd pratiquement l’usage peu après. En 1797, tout juste promu rear admiral, il est chargé par l’amiral Jervis de capturer Santa Cruz de Tenerife. L’opération échoue et Nelson est gravement blessé au bras droit lors d’un débarquement et doit être amputé. Ni la défaite ni l’amputation ni ses problèmes de vue ne freine le marin qui l’année suivante, en 1798, coule en rade d’Aboukir presque toute l’escadre française de l’expédition d’Égypte menée par Bonaparte. Sa manœuvre audacieuse lui coûte une nouvelle blessure au front peut-être responsable de nouveaux problèmes de vue (cf. Cet excellent article sur le sujet).

Le Rear Admiral Nelson, tableau de Lemuel Francis Abbott, 1799.

Nelson sait jouer de son handicap à l’occasion. Lors de la bataille de Copenhague en 1801, il prend prétexte de son œil aveugle pour ne pas avoir vu le signal de cesser le combat envoyé par l’Amiral Parker et poursuivre les canonnades qui permettent la victoire.

Son dernier succès, lors de la bataille de Trafalgar en 1805, lui est fatal. Si les deux tiers de la flotte franco-espagnole sont envoyés par le fond, Nelson est mortellement blessé.

Adrian Carton de Wiart (1880 – 1963)

Véritable trompe-la-mort, Adrian s’engage en 1899 dans l’armée britannique après avoir abandonné ses études et en mentant sur son âge. Il participe à la seconde guerre des Boers et est gravement blessé à l’estomac. Lorsque éclate la première guerre mondiale, il sert au sein du Somaliland Camel Corps alors en lutte contre une révolte somalienne. C’est lors d’une opération qu’il est touché au visage est perd son œil droit. Suivant en cela l’exemple de Nelson -surnom que lui donneront ses amis- cela ne l’empêche pas de partir pour le front en France en 1915. Là, il recevra sept blessures supplémentaires, dont une qui lui vaudra l’amputation de sa main gauche, ainsi que la Victoria Cross, plus haute distinction militaire britannique.

Adrian Carton de Wiart pendant la seconde guerre mondiale. Photo de Cecil Beaton

Après la première guerre mondiale, il fait partie de la mission militaire britannique en Pologne. A la fin de celle-ci, il s’installe dans le pays sur le domaine d’un noble local ami. Il se trouve toujours en Pologne quand la seconde guerre mondiale éclate et fort logiquement conseille le gouvernement polonais. Il échappe de peu aux nazis et aux soviétiques en passant la Roumanie. Rappelé par l’armée britannique à l’automne 1939, il participe, alors âgé de 60 ans, à l’Opération Hammer en Norvège en 1940. Envoyé en Yougoslavie pour négocier avec le gouvernement en 1941, son avion s’écrase en mer sur le chemin du retour. Adrian Carton de Wiart est capturé par les Italiens et emprisonné dans un château toscan avec d’autres officier de haut rang. Il tente cinq fois de s’échapper sans succès mais est malgré tout choisi pour accompagner en 1943 un émissaire italien à Lisbonne chargé de négocier secrètement la reddition avec les Alliés. Libéré, il reprend du service et est envoyé en Chine auprès de Tchang Kaï-chek où il restera jusqu’en 1947 avant de prendre une retraite bien méritée en Irlande.

Douglas BADER (1910 – 1982)

Après s’être engagé en 1927 dans la Royal Air Force pour accomplir son rêve de devenir pilote, Douglas est victime d’un terrible accident en 1931 après avoir tenté une acrobatie aérienne. Il est amputé des deux jambes au-dessus des genoux. Doté d’un fort caractère, il réapprend à marcher, à conduire et même à piloter. Malgré tout il doit quitter la RAF.

Douglas Bader sur l’aile de son Hurricane en 1940. Photo UK Government

Alors que la guerre semble inévitable, Douglas Bader tente de réintégrer la RAF. A force d’obstination et de soutien, il finit par intégrer une escadrille comme officier et participe à l’Operation Dynamo en protégeant depuis les cieux les troupes britanniques qui évacuent Dunkerque. Il y gagne ses deux premières victoires. Envoyé prendre le commandement d’une escadrille, durant la bataille d’Angleterre il ajoute à son tableau de chasse plus d’une dizaine d’avions allemands. En août 1941, alors qu’il compte près de 20 victoires, il doit s’éjecter après une collision, un tir allemand ou fratricide (le débat n’est pas clos) au-dessus du sol français. Il est alors capturé mais reçu avec égards par l’as allemand Rudolf Galland. Ce dernier demande même à la RAF de larguer une nouvelle prothèse, Douglas ayant perdu la droite avec son avion. La RAF s’exécutera et profitera de ce parachutage pour procéder à un bombardement… En convalescence à l’hôpital, Douglas tente de s’évader mais est repris. Ses tentatives suivantes ne seront pas plus couronnées de succès et le conduiront à la forteresse de Colditz réputée (à tort) pour rendre tout évasion impossible. Après la guerre Bader rejoint la Shell pour laquelle il avait travaillé suite à son amputation. Il y aura l’occasion de piloter à nouveau et achèvera sa carrière à la Shell aircraft, en charge des avions de la compagnie pétrolière.

Carl Brashear (1931 – 2006)

Entré dans l’U.S. Navy à 17 ans, Carl Brashear suit quelques années plus tard une formation de plongeur durant laquelle il est victime de remarques racistes. Il devient toutefois un plongeur accompli et rencontre même le président Eisenhower après avoir été affecté à l’escorte du yacht présidentiel. En 1966, lors d’une mission destinée à renflouer une bombe atomique perdue en mer suite à la collision d’un bombardier B-52 avec son avion ravitailleur, Il est gravement blessé à la jambe gauche et doit être amputé. Après un an de convalescence puis un an d’instruction, Carl Brashear obtient à nouveau sa certification pour le service actif en 1968. Il restera dans l’U.S. Navy encore 12 ans. Sa vie sera porté à l’écran en 2000 dans Les Chemins de la Dignité.

Carl Brashear. Phot US Navy