Do you speak « le Roman »?

Peut-être vous êtes vous déjà demandé « Quelle langue parlait-on au Moyen-Age ? ». La réponse est complexe et ne saurait être unique.

Tout d’abord, du Ve au XVe siècle, cette période couvre près de 1000 ans et vous comprendrez facilement qu’on ne s’exprimait pas dans la même langue à l’époque de Clovis qu’à celle de Jeanne d’Arc. Même si le latin est utilisé sans discontinuer dans l’immense majorité des écrits pendant tout ce millénaire, il n’est plus parlé couramment par le peuple. Peut-être est-ce d’ailleurs à cela qu’il doit sont succès ; permettant aux élites ou au clergé de se comprendre par delà les frontières et le temps. La langue de l’ancien empire romain a progressivement et régionalement évolué pour donner naissance à ce que l’on appelle les langues romanes. En France, leurs héritières contemporaines sont souvent appelé à tort « patois ». Pourtant, le Normand, le Gallo ou l’Occitan ne sont pas des variantes d’un Français immémorial parlé depuis Clovis, mais bien l’aboutissement d’évolutions régionales du latin. Nous ne disposons pas d’une quantité suffisante de documents écrits pour reconstituer, siècle après siècle et pour chaque région de France, chacune des langues romanes. Tout juste pouvons nous réunir des extraits écrits, plus ou moins longs, que l’on imagine assez proches de la langue parlée à un certaine époque et dans une zone donnée.

Ainsi , pour nous qui sommes habitué à lire, écrire et parler une même langue sur tout l’Hexagone, qui pouvons sans trop de difficultés et en tout cas sans traduction comprendre un texte écrit il y a 3 siècles, il est parfois difficile de saisir cette réalité. Il nous faut abandonner l’idée d’un français médiéval unifié.

En gardant à l’esprit les différences locales et chronologiques que nous venons d’évoquer, il est toutefois possible de remonter le temps.

Dans cet article, je vous propose de découvrir deux des plus anciens témoignages de l’existence des langues romanes. Encore très proche du latin, vous remarquerez pourtant qu’elles vous sont déjà presque familières.

Les serments de Strasbourg.

En 842, les trois petits-fils de Charlemagne se disputent l’Empire de leur illustre aïeul. Lothaire Ier a hérité de son père Louis le Pieu le titre d’Empereur et entend donc s’imposer à ses deux frères Louis le Germanique et Charles le Chauve. Soucieux de conserver les terres dont ils ont hérité, ils se liguent donc contre leur aîné.

Le 14 février Louis le Germanique et Charles le Chauve se réunissent à Strasbourg avec leurs armées respectives. Afin de sceller leurs engagements, les deux frères prêtent serment dans la langue des soldats de l’autre, puis les soldats répondent dans leur langue. Louis jure face au soldats de ce qui deviendra le royaume de France dans une langue romane et Charles dans une langue germanique. Ces serments, en langue vulgaire et non en latin, peut-être réécrits, traduits ou modifié en partie nous ont été rapporté par Nithard, un autre petit-fils de Charlemagne, contemporain des faits et peut-être même témoin direct.

Si nous pouvons affirmer sans nous tromper que les troupes de Charles le Chauve venaient de Francie Occidentale, il nous est en revanche impossible d’être plus précis. Les hommes venaient-ils de tous les comtés du futur royaume de France ? Comprenaient-ils tous le serment, qu’ils viennent de Picardie, de Touraine d’Auvergne ou d’Aquitaine ? Au contraire, le serment est-il prononcé dans une langue romane compréhensible par un contingent homogène venant d’une seule région ? Nous l’ignorons.

Intéresserons-nous malgré tout au serment prononcé par Louis :

« Pro Deo amur et pro christian poblo et nostro commun salvament, d’ist di en avant, in quant Deus savir et podir me dunat, si salvarai eo cist meon fradre Karlo et in aiudha et in cadhuna cosa, si cum om per dreit son fradra salvar dift, in o quid il mi altresi fazet, et ab Ludher nul plaid nunquam prindrai, qui meon vol cist meon fradre Karle in damno sit. »

habituellement traduit par : Pour l’amour de Dieu et pour le peuple chrétien et notre salut commun, à partir d’aujourd’hui, autant que Dieu me donnera savoir et pouvoir, je secourrai ce mien frère Charles par mon aide et en toute chose, comme on doit secourir son frère, selon l’équité, à condition qu’il fasse de même pour moi, et je ne tiendrai jamais avec Lothaire aucun plaid qui, de ma volonté, puisse être dommageable à mon frère Charles.

Les soldats de Charles jurent alors en retour :

Si Lodhuvigs sagrament, que son fradre Karlo iurat, conservat, et Karlus meos sendra de suo part non lostanit, si io returnar non l’int pois : ne io ne neuls, cui eo returnar int pois, in nulla aiudha contra Lodhuvig nun li iv er. 

Si Louis observe le serment qu’il jure à son frère Charles et que Charles, mon seigneur, de son côté, ne le maintient pas, si je ne puis l’en détourner, ni moi ni aucun de ceux que j’en pourrai détourner, nous ne lui serons d’aucune aide contre Louis.

Avec toutes les réserves que nous pouvons émettre sur la prononciation d’une langue qui ne compte plus aucun locuteur depuis des siècles, voici deux tentatives de restitution des serments.

Le serment de Louis le Germanique prononcé devant les soldats de Charles
Le serment de Louis le Germanique suivi de celui des soldats de Charles.

Il est toujours étonnant de noter à la première lecture que certains morceaux de phrase nous semblent tout à fait compréhensible ; ce qui n’est pas forcément le cas à l’oreille… Le texte de la séquence de sainte Eulalie pousse plus loin encore cette familiarité.

La séquence de sainte Eulalie

Postérieur aux Serments de Strasbourg ce poème -sans doute un chant liturgique- aurait été écrit dans le dernier tiers du IXe siècle entre le Nord de la France et la Wallonie. Il raconte le martyr de Sainte Eulalie de Merida à la fin de l’empire romain.

Buona pulcella fut Eulalia.Une bonne jeune-fille était Eulalie.
Bel auret corps bellezour anima.Belle de corps, elle était encore plus belle d’âme.
Voldrent la ueintre li deo inimi.Les ennemis de Dieu voulurent la vaincre,
Voldrent la faire diaule servirIls voulurent la faire servir le Diable.
Elle nont eskoltet les mals conselliers.Mais elle, elle n’écoute pas les mauvais conseillers :
Quelle deo raneiet chi maent sus en ciel.Qui veulent qu’elle renie Dieu qui demeure au ciel !
Ne por or ned argent ne paramenz.Ni pour de l’or, ni pour de l’argent ni pour des parures,
Por manatce regiel ne preiement,Pour les menaces du roi, ni ses prières :
Niule cose non la pouret omque pleier.Rien ne put jamais faire plier
La polle sempre non amast lo deo menestier.Cette fille à ce qu’elle n’aimât toujours le service de Dieu.
E por o fut presentede maximiien.Pour cette raison elle fut présentée à Maximien
Chi rex eret a cels dis soure pagiens.Qui était en ces jours le roi des païens.
Il li enortet dont lei nonq chielt.Il l’exhorte, ce dont peu ne lui chaut,
Qued elle fuiet lo nom xritiien.À ce qu’elle rejette le nom de chrétienne.
Ellent adunet lo suon elementAlors elle rassemble toute sa détermination
Melz sostendreiet les empedementz.Elle préférerait subir les chaînes
Quelle perdesse sa uirginitet.Plutôt que de perdre sa virginité.
Por os suret morte a grand honestet.C’est pourquoi elle mourut en grande bravoure.
Enz enl fou la getterent com arde tost.Ils la jetèrent dans le feu afin qu’elle brûlât vite :
Elle colpes non auret por o nos coist.Comme elle était sans péché, elle ne se consuma pas.
Aczo nos uoldret concreidre li rex pagiens.Mais à cela, le roi païen ne voulut pas se rendre :
Ad une spede li roueret tolir lo chief.Il ordonna que d’une épée, on lui tranchât la tête,
La domnizelle celle kose non contredist.La demoiselle ne s’y opposa en rien,
Volt lo seule lazsier si ruouet krist.Toute prête à quitter le monde à la demande du Christ.
In figure de colomb uolat a ciel.C’est sous la forme d’une colombe qu’elle s’envola au ciel.
Tuit oram que por nos degnet preier.Tous supplions qu’elle daigne prier pour nous
Qued auuisset de nos Xristus mercitAfin que Jésus Christ nous ait en pitié
Post la mort & a lui nos laist uenir.Après la mort et qu’à lui il nous laisse venir,
Par souue clementia.Par sa clémence.

Si éloigné de nous et pourtant si proche… A défaut de parler une langue romane médiévale peut-être pouvez vous désormais vous enorgueillir d’en saisir quelques bribes.