A Nantes, caché en pleine lumière

N’avez vous jamais éprouvé, dans un vide-grenier ou une braderie, cette étrange sensation d’être un des rares à discerner un objet particulièrement intéressant pourtant exposé en pleine lumière parmi les autres ? Peut-être est-ce cette lampe un peu kitsch mais volumineuse qui aura fait de l’ombre à cette pochette d’un 45 tours vinyl devenue culte. Ou ce plus consensuel fauteuil de style Louis XVI qui attirera l’attention aux dépens d’une lampe Art Déco en bakélite noire…

Aujourd’hui, c’est exactement cette sensation que je souhaite partager avec vous avec un minuscule morceau de patrimoine éclipsé par de de plus monumentaux voisins.

Nantais de naissance, d’adoption ou de passage, vous avez certainement déjà flâné entre les cours Saint-Pierre et Saint-André. Vous avez scruté la statue de Louis XVI, tout en haut de sa colonne ; une des rares encore visible dans un lieu public. Vous avez recherché un peu de fraîcheur dans la cathédrale Saint-Pierre-et-Saint-Paul dont la toiture connu le funeste sort de Notre-Dame-de-Paris en 1972. Vous avez admiré le soleil couchant dans l’axe de la porte Saint-Pierre, une des entrées médiévales de la cité de Nantes. Et peut-être même, en attendant le bus ou en dégustant une barbe à papa pendant la foire de septembre, votre regard s’est-il perdu sur les fondations d’une des deux tours médiévales qui flanquaient cette porte . Mais avez-vous prêté attention à ces quelques mètres de murs coincés entre porte et cathédrale ?

Nantes, Porte Saint-Pierre, Photo de Selbymay 2012 annotée par l’auteur de l’article CC BY-SA 3.0

C’est un morceau de mur arasé qui prolonge la porte Saint-Pierre. On le contourne en longeant la cathédrale sans presque le distinguer. On le distingue aussi le long du cours Saint-Pierre sans prêter attention à ce mur défraîchi . C’est pourtant l’un des plus anciens vestiges de la ville encore en place ; âgé de plus de 1700 ans !

Son apparence ne laisse pourtant pas de doute à l’œil averti. Il est typique de la fin du IIIe siècle ap. J.-C. : sur les murs de parement alternent 3 à 4 rangs de moellons cubiques et des chaînages de 1 à 3 rangs de briques, le tout étant lié par un mortier de tuileau. Il s’agit d’une section de l’enceinte gallo-romaine de la cité des Namnètes.

L’enceinte gallo-romaine et à gauche la porte Saint-Pierre, la cathédrale, qui n’apparait pas sur le cliché, est à droite. Au fond, le cour Saint-Pierre. Photo d’Adam Bishop 2014 CC BY-SA 4.0

Les travaux d’édification de ladite enceinte commencent certainement vers 280 après J.-C., ainsi que le suggèrent les fragments de bornes milliaires (l’équivalent antique de nos bornes kilométriques) découverts dans la muraille et datés des années 270 dédiées à Tetricus le Jeune, usurpateur vers 271 – 274 et Tacite ; empereur un an de 275 à 276). Pour réaliser les fondations, les constructeurs de l’enceinte ont abondamment réutilisé des morceaux d’édifices plus anciens. C’est ainsi que l’on a découvert ce bornes milliaires mais aussi des fûts de colonnes et des chapiteaux, des stèles funéraires ou commémoratives et des pierres issues de bâtiments incendiés. Ce phénomène n’est pas spécifique à Nantes, on l’observe dans toute la Gaule.

Le mur, construit selon la tradition romaine de l’époque, est constitué de deux de parement entre lesquels se trouve un amas de pierres et de briques noyées dans du ciment ou du mortier de chaux. Les différentes sections observées lors de fouilles ont permis d’observer une épaisseur comprise entre 3, 80 mètres et 4, 25 mètres et d’estimer la hauteur entre 7, 50 mètres et 10 mètres. Bien loin des 2 mètres d’élévation visibles aujourd’hui…

L’enceinte gallo-romaine observée depuis le point de vue opposé. Les moellons et les chaînage de brique sont bien visibles. Photo d’Adam Bishop, 2012 CC BY-SA 3.0

D’une longueur de près de 1700 mètres, l’enceinte protégeait un territoire d’environ 16 à 18 hectares. Seule la partie de la cité située à la confluence de l’Erdre et de la Loire était enclose. Les coteaux de Talensac et de Saint-Similien, où ont été repérées des traces d’occupation romaine, demeuraient, tout comme l’ensemble de la rive droite de l’Erdre, à découvert. Son tracé, d’après les fouilles est approximativement le suivant : depuis l’hostellerie des Jacobins –dans l’impasse Joseph Peignon-, la muraille se dirige vers le bâtiment occupant l’angle de la rue de la Paix, longeant ainsi l’ancienne rive de la Loire. Dans sa partie ouest, le tracé de l’enceinte est grossièrement parallèle aux rues de la Paix, des Carmes et Saint-Léonard. Il oblique alors pour suivre la rue Garde Dieu, et rue des Cordeliers, s’infléchit légèrement avant de s’orienter vers le sud-est pour toucher la Porte Saint-Pierre. De là, l’enceinte tire sous la cathédrale jusqu’au milieu du cours Saint-Pierre qu’elle suit jusqu’au château. Dans ce dernier, elle borde la Conciergerie puis, au milieu de la cour, tourne vers le nord-ouest pour passer sous la Tour des Jacobins.

Le château est d’ailleurs l’un des deux seuls autres endroits de Nantes où il est possible de voir une section de l’enceinte. Le dernier lieu, qui accueille la partie la mieux conservée en élévation, n’est pas librement accessible au public ; il s’agit de la cour de l’école privée Saint-Pierre.

Vestiges de l’enceinte dans l’école Saint-Pierre, précédemment couvent des Cordeliers. Les portes ont été percées au Moyen-Age. Photo d’Adam Bishop, 2011 CC BY-SA 3.0

Vous voici désormais initié.

N’hésitez pas à partager votre découverte avec ceux de vos amis avec lesquels vous marcherez dans la ville, les mêmes que vous interpellez depuis un coin de vide-grenier pour leur montrer le trésor que vous venez de chiner…