Des invalides. Vraiment ?

Il y a de nombreuse années j’ai eu la chance de travailler auprès d’enfants en situation de handicap. L’un des jeunes que j’accompagnais nourrissait le rêve de devenir soldat. Hier comme aujourd’hui, la chose paraissait impossible tant il semble admis que la figure du guerrier est celle d’un presque surhomme aux capacités physiques dépassant celles du commun des mortels. Pourtant, témoin quotidien de tout ce que ces jeunes « invalides » réalisaient sans se soucier des limitations qu’on leur prêtait, je n’ai jamais pu me résoudre à considérer l’absence de handicap comme un préalable nécessaire à une carrière militaire.

Un rapide regard sur le passé démontre d’ailleurs à quel point cette association entre valide et guerrier échappait à nos ancêtres. Sans aucunement prétendre à l’exhaustivité voici une brève liste de quelques « invalides » célèbres qui ont laissé leur marque dans l’Histoire Militaire.

Antigone le Borgne (382 av. J.-C. – 301 av. J.-C.)

Général de Philippe II de Macédoine puis d’Alexandre, Antigone l’accompagne dans ses conquêtes et fait partie de ses hommes de confiance. Après la mort du conquérant, il est au nombre de ceux que l’historiographie a nommé les Diadoques, les successeurs d’Alexandre, qui vont se disputer l’empire macédonien et fonder, pour certains, les dynasties de la période hellénistique. Antigone, secondé par son fils Démétrios Poliorcète (« le preneur de ville »), se révèle être dans la guerre qui l’oppose aux autres diadoques un adversaire redoutable.

Tétradrachme d’Antigone

Hannibal Barca (247 av. J.-C. – entre 183 av. J.-C. et 181 av. J.-C.)

Au troisième siècle avant J.-C., Rome et Carthage s’affrontent pour le contrôle de la Méditerranée occidentale. Général carthaginois, Hannibal va faire trembler la Ville Eternelle pendant plus d’une décennie. Il est l’acteur majeur de la deuxième guerre punique dans laquelle il acquiert sa réputation d’excellent tacticien.

Parti d’Hispanie (l’actuelle Espagne) au printemps 218 av. J.-C., Hannibal passe les Pyrénées, traverse le sud de la Gaule où il recrute des mercenaires et s’aventure dans les Alpes pour déboucher en Italie. C’est durant ce périple qu’une infection cause la perte d’un œil sans toutefois nuire à ses capacités militaires. Il inflige aux Romains plusieurs défaites lors des batailles du Tessin, de la Trébie et du lac Trasimène où s’illustre son génie tactique. Lors de la bataille de Cannes, en 216 av. J.-C., son succès est tel que Rome se croit perdue.

Ce n’est qu’en 203 av. J.-C., lorsque les Romains portent la guerre en Afrique du Nord, que Hannibal quitte la péninsule italienne. Il y sera défait à la bataille de Zama en 202 av. J.-C. par Scipion l’Africain.

pièce représentant Hannibal et un éléphant de guerre

Tamerlan (1336 – 1405)

Si pour vous Attila et Gengis Khan représentent le summum de la terreur venue des steppes, c’est que que vous n’avez jamais entendu parler de Timour le Boîteux.

Profitant des lutte de pouvoir au sein du khanat de Djaghataï, Tamerlan s’empare en 1370 de la Transoxiane et fait de Samarcande sa capitale ; qu’il s’attachera sans cesse à embellir. Guerroyant jusqu’à sa mort, il se taille un empire s’étendant de la Syrie au Nord de l’Inde et de la Mer d’Aral au Golfe d’Oman. Sa lutte contre le sultan ottoman Bajazet qu’il défait à la bataille d’Ankara en 1402 sauve temporairement Byzance et l’Europe de la poussée ottomane.

La férocité de ses conquêtes, il n’hésite pas à massacrer les vaincus, dresser des tours avec leur tête et à raser complètement les villes, a terrifié ses contemporains.

Buste reconstitué par Gerasimov après la fouille de son tombeau en 1941. Photo de Shakko CC BY-SA 3.0

Götz von Berlichingen (v.1480 – 1562)

Chevalier impérial Götz von Berlinchingen débute sa carrière militaire au service du margrave de Brandebourg-Ansbach et de l’empereur romain germanique avant de devenir mercenaire pour le compte de différents princes et nobles allemands. C’est au service de l’un d’entre eux qu’il perd sa main droite lors d’un siège sans que cela ne mette un terme à sa carrière militaire. Participant à de nombreux conflits et querelles, il est deux fois mis au ban impérial par Maximilien Ier, emprisonné plusieurs fois, prend brièvement la tête de l’armée pendant la Guerre des Paysans et finit au service de l’empereur Charles Quint.

Selon une étude de 2017 de l’Université de sciences appliquées d’Offenburg cette prothèse permettait à Götz von Berlichingen de tenir des objets et même d’écrire. Photo : Landesarchiv Baden-Württemberg CC BY 3.0

Götz est resté célèbre pour ses prothèses de main articulées particulièrement élaborées et permettant, à défaut de réellement pouvoir combattre de tenir divers objets et même d’écrire. C’est à elles qu’il doit son surnom de Main de Fer.

Prothèse occasionnelle de Götz von Berlichingen. Photo : Landesarchiv Baden-Württemberg CC BY 3.0

Horatio Nelson (1758 – 1805)

Est-il encore nécessaire de présenter l’amiral Nelson, Fossoyeur de la marine napoléonienne ? En 1794, alors en lutte contre la France révolutionnaire, le capitaine de vaisseau Nelson participe au siège de Calvi en Corse et est blessé à l’œil droit dont il perd pratiquement l’usage peu après. En 1797, tout juste promu rear admiral, il est chargé par l’amiral Jervis de capturer Santa Cruz de Tenerife. L’opération échoue et Nelson est gravement blessé au bras droit lors d’un débarquement et doit être amputé. Ni la défaite ni l’amputation ni ses problèmes de vue ne freine le marin qui l’année suivante, en 1798, coule en rade d’Aboukir presque toute l’escadre française de l’expédition d’Égypte menée par Bonaparte. Sa manœuvre audacieuse lui coûte une nouvelle blessure au front peut-être responsable de nouveaux problèmes de vue (cf. Cet excellent article sur le sujet).

Le Rear Admiral Nelson, tableau de Lemuel Francis Abbott, 1799.

Nelson sait jouer de son handicap à l’occasion. Lors de la bataille de Copenhague en 1801, il prend prétexte de son œil aveugle pour ne pas avoir vu le signal de cesser le combat envoyé par l’Amiral Parker et poursuivre les canonnades qui permettent la victoire.

Son dernier succès, lors de la bataille de Trafalgar en 1805, lui est fatal. Si les deux tiers de la flotte franco-espagnole sont envoyés par le fond, Nelson est mortellement blessé.

Adrian Carton de Wiart (1880 – 1963)

Véritable trompe-la-mort, Adrian s’engage en 1899 dans l’armée britannique après avoir abandonné ses études et en mentant sur son âge. Il participe à la seconde guerre des Boers et est gravement blessé à l’estomac. Lorsque éclate la première guerre mondiale, il sert au sein du Somaliland Camel Corps alors en lutte contre une révolte somalienne. C’est lors d’une opération qu’il est touché au visage est perd son œil droit. Suivant en cela l’exemple de Nelson -surnom que lui donneront ses amis- cela ne l’empêche pas de partir pour le front en France en 1915. Là, il recevra sept blessures supplémentaires, dont une qui lui vaudra l’amputation de sa main gauche, ainsi que la Victoria Cross, plus haute distinction militaire britannique.

Adrian Carton de Wiart pendant la seconde guerre mondiale. Photo de Cecil Beaton

Après la première guerre mondiale, il fait partie de la mission militaire britannique en Pologne. A la fin de celle-ci, il s’installe dans le pays sur le domaine d’un noble local ami. Il se trouve toujours en Pologne quand la seconde guerre mondiale éclate et fort logiquement conseille le gouvernement polonais. Il échappe de peu aux nazis et aux soviétiques en passant la Roumanie. Rappelé par l’armée britannique à l’automne 1939, il participe, alors âgé de 60 ans, à l’Opération Hammer en Norvège en 1940. Envoyé en Yougoslavie pour négocier avec le gouvernement en 1941, son avion s’écrase en mer sur le chemin du retour. Adrian Carton de Wiart est capturé par les Italiens et emprisonné dans un château toscan avec d’autres officier de haut rang. Il tente cinq fois de s’échapper sans succès mais est malgré tout choisi pour accompagner en 1943 un émissaire italien à Lisbonne chargé de négocier secrètement la reddition avec les Alliés. Libéré, il reprend du service et est envoyé en Chine auprès de Tchang Kaï-chek où il restera jusqu’en 1947 avant de prendre une retraite bien méritée en Irlande.

Douglas BADER (1910 – 1982)

Après s’être engagé en 1927 dans la Royal Air Force pour accomplir son rêve de devenir pilote, Douglas est victime d’un terrible accident en 1931 après avoir tenté une acrobatie aérienne. Il est amputé des deux jambes au-dessus des genoux. Doté d’un fort caractère, il réapprend à marcher, à conduire et même à piloter. Malgré tout il doit quitter la RAF.

Douglas Bader sur l’aile de son Hurricane en 1940. Photo UK Government

Alors que la guerre semble inévitable, Douglas Bader tente de réintégrer la RAF. A force d’obstination et de soutien, il finit par intégrer une escadrille comme officier et participe à l’Operation Dynamo en protégeant depuis les cieux les troupes britanniques qui évacuent Dunkerque. Il y gagne ses deux premières victoires. Envoyé prendre le commandement d’une escadrille, durant la bataille d’Angleterre il ajoute à son tableau de chasse plus d’une dizaine d’avions allemands. En août 1941, alors qu’il compte près de 20 victoires, il doit s’éjecter après une collision, un tir allemand ou fratricide (le débat n’est pas clos) au-dessus du sol français. Il est alors capturé mais reçu avec égards par l’as allemand Rudolf Galland. Ce dernier demande même à la RAF de larguer une nouvelle prothèse, Douglas ayant perdu la droite avec son avion. La RAF s’exécutera et profitera de ce parachutage pour procéder à un bombardement… En convalescence à l’hôpital, Douglas tente de s’évader mais est repris. Ses tentatives suivantes ne seront pas plus couronnées de succès et le conduiront à la forteresse de Colditz réputée (à tort) pour rendre tout évasion impossible. Après la guerre Bader rejoint la Shell pour laquelle il avait travaillé suite à son amputation. Il y aura l’occasion de piloter à nouveau et achèvera sa carrière à la Shell aircraft, en charge des avions de la compagnie pétrolière.

Carl Brashear (1931 – 2006)

Entré dans l’U.S. Navy à 17 ans, Carl Brashear suit quelques années plus tard une formation de plongeur durant laquelle il est victime de remarques racistes. Il devient toutefois un plongeur accompli et rencontre même le président Eisenhower après avoir été affecté à l’escorte du yacht présidentiel. En 1966, lors d’une mission destinée à renflouer une bombe atomique perdue en mer suite à la collision d’un bombardier B-52 avec son avion ravitailleur, Il est gravement blessé à la jambe gauche et doit être amputé. Après un an de convalescence puis un an d’instruction, Carl Brashear obtient à nouveau sa certification pour le service actif en 1968. Il restera dans l’U.S. Navy encore 12 ans. Sa vie sera porté à l’écran en 2000 dans Les Chemins de la Dignité.

Carl Brashear. Phot US Navy

Do you speak « le Roman »?

Peut-être vous êtes vous déjà demandé « Quelle langue parlait-on au Moyen-Age ? ». La réponse est complexe et ne saurait être unique.

Tout d’abord, du Ve au XVe siècle, cette période couvre près de 1000 ans et vous comprendrez facilement qu’on ne s’exprimait pas dans la même langue à l’époque de Clovis qu’à celle de Jeanne d’Arc. Même si le latin est utilisé sans discontinuer dans l’immense majorité des écrits pendant tout ce millénaire, il n’est plus parlé couramment par le peuple. Peut-être est-ce d’ailleurs à cela qu’il doit sont succès ; permettant aux élites ou au clergé de se comprendre par delà les frontières et le temps. La langue de l’ancien empire romain a progressivement et régionalement évolué pour donner naissance à ce que l’on appelle les langues romanes. En France, leurs héritières contemporaines sont souvent appelé à tort « patois ». Pourtant, le Normand, le Gallo ou l’Occitan ne sont pas des variantes d’un Français immémorial parlé depuis Clovis, mais bien l’aboutissement d’évolutions régionales du latin. Nous ne disposons pas d’une quantité suffisante de documents écrits pour reconstituer, siècle après siècle et pour chaque région de France, chacune des langues romanes. Tout juste pouvons nous réunir des extraits écrits, plus ou moins longs, que l’on imagine assez proches de la langue parlée à un certaine époque et dans une zone donnée.

Ainsi , pour nous qui sommes habitué à lire, écrire et parler une même langue sur tout l’Hexagone, qui pouvons sans trop de difficultés et en tout cas sans traduction comprendre un texte écrit il y a 3 siècles, il est parfois difficile de saisir cette réalité. Il nous faut abandonner l’idée d’un français médiéval unifié.

En gardant à l’esprit les différences locales et chronologiques que nous venons d’évoquer, il est toutefois possible de remonter le temps.

Dans cet article, je vous propose de découvrir deux des plus anciens témoignages de l’existence des langues romanes. Encore très proche du latin, vous remarquerez pourtant qu’elles vous sont déjà presque familières.

Les serments de Strasbourg.

En 842, les trois petits-fils de Charlemagne se disputent l’Empire de leur illustre aïeul. Lothaire Ier a hérité de son père Louis le Pieu le titre d’Empereur et entend donc s’imposer à ses deux frères Louis le Germanique et Charles le Chauve. Soucieux de conserver les terres dont ils ont hérité, ils se liguent donc contre leur aîné.

Le 14 février Louis le Germanique et Charles le Chauve se réunissent à Strasbourg avec leurs armées respectives. Afin de sceller leurs engagements, les deux frères prêtent serment dans la langue des soldats de l’autre, puis les soldats répondent dans leur langue. Louis jure face au soldats de ce qui deviendra le royaume de France dans une langue romane et Charles dans une langue germanique. Ces serments, en langue vulgaire et non en latin, peut-être réécrits, traduits ou modifié en partie nous ont été rapporté par Nithard, un autre petit-fils de Charlemagne, contemporain des faits et peut-être même témoin direct.

Si nous pouvons affirmer sans nous tromper que les troupes de Charles le Chauve venaient de Francie Occidentale, il nous est en revanche impossible d’être plus précis. Les hommes venaient-ils de tous les comtés du futur royaume de France ? Comprenaient-ils tous le serment, qu’ils viennent de Picardie, de Touraine d’Auvergne ou d’Aquitaine ? Au contraire, le serment est-il prononcé dans une langue romane compréhensible par un contingent homogène venant d’une seule région ? Nous l’ignorons.

Intéresserons-nous malgré tout au serment prononcé par Louis :

« Pro Deo amur et pro christian poblo et nostro commun salvament, d’ist di en avant, in quant Deus savir et podir me dunat, si salvarai eo cist meon fradre Karlo et in aiudha et in cadhuna cosa, si cum om per dreit son fradra salvar dift, in o quid il mi altresi fazet, et ab Ludher nul plaid nunquam prindrai, qui meon vol cist meon fradre Karle in damno sit. »

habituellement traduit par : Pour l’amour de Dieu et pour le peuple chrétien et notre salut commun, à partir d’aujourd’hui, autant que Dieu me donnera savoir et pouvoir, je secourrai ce mien frère Charles par mon aide et en toute chose, comme on doit secourir son frère, selon l’équité, à condition qu’il fasse de même pour moi, et je ne tiendrai jamais avec Lothaire aucun plaid qui, de ma volonté, puisse être dommageable à mon frère Charles.

Les soldats de Charles jurent alors en retour :

Si Lodhuvigs sagrament, que son fradre Karlo iurat, conservat, et Karlus meos sendra de suo part non lostanit, si io returnar non l’int pois : ne io ne neuls, cui eo returnar int pois, in nulla aiudha contra Lodhuvig nun li iv er. 

Si Louis observe le serment qu’il jure à son frère Charles et que Charles, mon seigneur, de son côté, ne le maintient pas, si je ne puis l’en détourner, ni moi ni aucun de ceux que j’en pourrai détourner, nous ne lui serons d’aucune aide contre Louis.

Avec toutes les réserves que nous pouvons émettre sur la prononciation d’une langue qui ne compte plus aucun locuteur depuis des siècles, voici deux tentatives de restitution des serments.

Le serment de Louis le Germanique prononcé devant les soldats de Charles
Le serment de Louis le Germanique suivi de celui des soldats de Charles.

Il est toujours étonnant de noter à la première lecture que certains morceaux de phrase nous semblent tout à fait compréhensible ; ce qui n’est pas forcément le cas à l’oreille… Le texte de la séquence de sainte Eulalie pousse plus loin encore cette familiarité.

La séquence de sainte Eulalie

Postérieur aux Serments de Strasbourg ce poème -sans doute un chant liturgique- aurait été écrit dans le dernier tiers du IXe siècle entre le Nord de la France et la Wallonie. Il raconte le martyr de Sainte Eulalie de Merida à la fin de l’empire romain.

Buona pulcella fut Eulalia.Une bonne jeune-fille était Eulalie.
Bel auret corps bellezour anima.Belle de corps, elle était encore plus belle d’âme.
Voldrent la ueintre li deo inimi.Les ennemis de Dieu voulurent la vaincre,
Voldrent la faire diaule servirIls voulurent la faire servir le Diable.
Elle nont eskoltet les mals conselliers.Mais elle, elle n’écoute pas les mauvais conseillers :
Quelle deo raneiet chi maent sus en ciel.Qui veulent qu’elle renie Dieu qui demeure au ciel !
Ne por or ned argent ne paramenz.Ni pour de l’or, ni pour de l’argent ni pour des parures,
Por manatce regiel ne preiement,Pour les menaces du roi, ni ses prières :
Niule cose non la pouret omque pleier.Rien ne put jamais faire plier
La polle sempre non amast lo deo menestier.Cette fille à ce qu’elle n’aimât toujours le service de Dieu.
E por o fut presentede maximiien.Pour cette raison elle fut présentée à Maximien
Chi rex eret a cels dis soure pagiens.Qui était en ces jours le roi des païens.
Il li enortet dont lei nonq chielt.Il l’exhorte, ce dont peu ne lui chaut,
Qued elle fuiet lo nom xritiien.À ce qu’elle rejette le nom de chrétienne.
Ellent adunet lo suon elementAlors elle rassemble toute sa détermination
Melz sostendreiet les empedementz.Elle préférerait subir les chaînes
Quelle perdesse sa uirginitet.Plutôt que de perdre sa virginité.
Por os suret morte a grand honestet.C’est pourquoi elle mourut en grande bravoure.
Enz enl fou la getterent com arde tost.Ils la jetèrent dans le feu afin qu’elle brûlât vite :
Elle colpes non auret por o nos coist.Comme elle était sans péché, elle ne se consuma pas.
Aczo nos uoldret concreidre li rex pagiens.Mais à cela, le roi païen ne voulut pas se rendre :
Ad une spede li roueret tolir lo chief.Il ordonna que d’une épée, on lui tranchât la tête,
La domnizelle celle kose non contredist.La demoiselle ne s’y opposa en rien,
Volt lo seule lazsier si ruouet krist.Toute prête à quitter le monde à la demande du Christ.
In figure de colomb uolat a ciel.C’est sous la forme d’une colombe qu’elle s’envola au ciel.
Tuit oram que por nos degnet preier.Tous supplions qu’elle daigne prier pour nous
Qued auuisset de nos Xristus mercitAfin que Jésus Christ nous ait en pitié
Post la mort & a lui nos laist uenir.Après la mort et qu’à lui il nous laisse venir,
Par souue clementia.Par sa clémence.

Si éloigné de nous et pourtant si proche… A défaut de parler une langue romane médiévale peut-être pouvez vous désormais vous enorgueillir d’en saisir quelques bribes.

La guerre de siège à la fin du Moyen Age : l’exemple de Champtoceaux

Quand l’ennemi n’a pu être défait sur le champ de bataille et qu’une victoire totale est recherchée, c’est alors la capture des véritables sièges du pouvoir, villes fortifiées et châteaux, qui devient l’ultime objectif de la guerre. S’emparer de ceux-ci signifie en effet réduire les dernières forces de son adversaire et s’assurer le contrôle du territoire. Pour obtenir la reddition de ces places, une seule solution : le siège, à Champtoceaux comme ailleurs…

Le Port du Moulin et l’éminence sur laquelle était bâtie la cité fortifiée de Châteauceaux. Photo de Romain VIAUD CC BY-SA 4.0

Le Contexte

En 1419, le dauphin et futur roi Charles VII éprouve un vif ressentiment à l’égard du duc de Bretagne Jean V qu’il accuse de ne pas lui avoir apporté l’aide militaire promise contre les Anglais. Si Jean V est le beau-frère du Roi de France par son épouse, Jeanne de France, il est également lié -enchaîné serait un meilleur mot- à la couronne d’Angleterre. Veuve, sa mère, Jeanne de Navarre, a épousé en 1403 le roi d’Angleterre, Henri IV. Après la mort de celui-ci en 1413, elle demeure « invitée » en Angleterre. De plus, les frère de Jean V, Arthur de Richemont, est captif des Anglais depuis la défaite d’Azincourt… On mesure donc la difficile situation diplomatique dans laquelle se trouve le duc .

Des contacts sont noués entre la cour de France et Marguerite de Clisson, à la tête de la Maison Penthièvre, qui vont amener au rapt du duc. Malgré le triomphe des Montfort à l’issue de la guerre de succession, les Penthièvre rêvent en effet encore d’accéder au trône ducal. Avec l’accord et la promesse de soutien du Dauphin, Marguerite de Clisson espère donc obtenir par ce moyen le duché pour son fils aîné, Olivier. Jean V est donc capturé le 12 février par Olivier de Penthièvre au nom du Régent de France alors qu’il croit se rendre à une invitation des Penthièvre à Champtoceaux.

En réaction, la duchesse, Jeanne de France, et son parti qui ignorent encore où est retenu Jean V, tournent l’armée réunie pour libérer le duc vers Lamballe, capitale de l’apanage des Penthièvre et leurs autres places : Guingamp, Jugon, La Roche-Derrien, Châteaulin-sur-Trieux, Broons etc. Après avoir neutralisé ces places majeures, la duchesse ordonne alors de mettre le siège devant Champtoceaux, où se trouve Marguerite de Clisson, au début du mois de mai 1420.

Forteresses des Penthièvre

Bien que principalement entre les mains de seigneurs bretons depuis le XIIIème siècle, Champtoceaux se trouve en Anjou. Toutefois, sa position frontalière – le duché de Bretagne lui fait face tant au nord, sur la rive droite de la Loire, qu’à l’ouest – en fait une place de Marche.

Théâtre final de ce drame, Champtoceaux, voit la mise en œuvre de la plupart des techniques de sièges employées dans cette première moitié du quinzième siècle.

Préparer le siège

Conséquence logique d’un état de guerre, le siège surprend rarement les futurs assiégés. Généralement, le déplacement lent et aisément repérable d’une importante troupe n’échappe pas aux défenseurs, qui préparent alors leur forteresse. Les issues sont condamnées ou renforcées, des éléments mobiles en bois tels que des hourds peuvent être mis en place au sommet des murailles, des travaux de mise en défense sont réalisés, les vivres sont rassemblés et la garnison est mise en état d’alerte.

Élevée sur un éperon rocheux, baignée sur son versant nord par la Loire et sur son versant sud par un étang, la forteresse de Champtoceaux est réputée imprenable. Le commandement de la garnison est confié à Guy de Beaumont, seigneur de Bressuire tandis que la campagne environnante est tenue par les fils de Marguerite de Clisson. En fonction de la situation et de la tactique adoptée, ceux-ci auront pour mission de ralentir la progression des troupes de la duchesse ou de harceler les assiégeants après que ceux-ci se soient installés.

Pour les assiégeants justement, les opérations commencent par la réunion des troupes et du matériel suivi de leur acheminement jusqu’au pied de la forteresse convoitée.

Une fois la décision prise d’attaquer Champtoceaux, l’armée ducale est confiée à Alain de Rohan, le comte de Porhoët, le propre neveu de Marguerite de Clisson. Au fait des derniers progrès de l’artillerie et conscient de la réputation de la place, ce dernier décide d’user de lourdes pièces d’artillerie, canons et les bombardes, qu’il fait venir des villes de l’intérieur afin de ne pas dégarnir Nantes. La cité pourrait en effet être menacée par les fils de Marguerite, dont Jean de Penthièvre, qui comme nous l’avons vu bat la campagne. De précieux alliés participent à l’effort de guerre ducal, tel le duc d’Alençon, neveu de Jean V et sire de Fougères qui envoie l’artillerie de son château, ou encore Henri V, roi d’Angleterre qui, désirant conserver l’alliance bretonne, dépêche une troupe de canonniers.

L’armée avance alors vers Champtoceaux depuis les deux rives de la Loire pour les contrôler. Toutefois, pour plus de sûreté et parce que la route y est de meilleure qualité, l’artillerie progresse sur la rive droite. Parvenus au niveau d’Ancenis, une partie de la troupe traverse le fleuve à gué tandis qu’un pont de bois est construit pour permettre le passage des pièces d’artillerie, des vivres et des munitions tout autant que pour se rendre maître du fleuve.

Mettre en place un blocus

La première véritable étape du siège consiste à couper la place de tout contact avec l’extérieur. Le but principal est d’empêcher l’approvisionnement en nourriture des assiégés.

A Champtoceaux, l’armée bretonne en construisant un pont sur la Loire, contrôle l’axe fluvial, le trafic qui y circule et assure également son propre ravitaillement. Mais, la principale préoccupation des assiégeants demeure la surveillance des portes de la cité, rien ne doit entrer, ni même sortir.

Notons que si la gestion des stocks de nourriture revêt une importance capitale pour les assiégés, il en va de même pour leurs adversaires. Les armées médiévales réunissent un nombre d’hommes trop important pour leurs capacités d’intendance. Nourrir les assiégeants devient alors une priorité, qui, si elle n’est pas assurée, peut contraindre la troupe affamée ou malade à lever le siège.

Si les Bretons ne connaissent pas de manques importants, les chroniqueurs soulignent que le pays nantais, pour avoir approvisionné l’armée durant toute la durée du siège, a frôlé la disette.

Dans un second temps, les assaillants, mettent le siège devant la place. Pour ce faire ils établissent un camp. Celui-ci est destiné à accueillir les troupes qui attaquent le château et qui viennent s’y reposer après un assaut ou pour la nuit, et se trouve donc hors de portée de ce dernier. Cependant, il doit également permettre aux soldats de contrôler les principaux accès à la forteresse assiégée. Ils ceinturent donc la place ou se concentrent autours des points majeurs.

Le comte de Porhoët, Alain de Rohan, établit son camp devant la porte principale de la cité, sur l’actuelle place des Piliers, à l’est de l’enceinte.

Porte de l’ancienne ville médiévale. Photo de Selbymay CC BY-SA 3.0

Le camp des assiégeants est également conçu comme un réduit défensif. En effet, fixé en un point, les assaillants sont particulièrement exposés. Il leur faut donc se prémunir des attaques que pourraient diriger contre eux les assiégés ou leurs alliés. A cette fin, on creuse le plus souvent deux fossés principaux dont la terre est rejeté vers l’intérieur du camp permettant ainsi de former un talus couronné d’une palissade. Le premier fossé est tourné vers le château ou la place afin de se préserver des sorties. Le second protège le camp d’une attaque extérieure menée par des renforts ou des alliés. Le tout constitue un obstacle non négligeable pour qui voudrait pénétrer de force dans le camp. En ce sens, la tactique de César devant Alésia a survécu à la chute de Rome…

Le camp que les Bretons établissent devant Champtoceaux est presque un modèle du genre. Sachant la campagne alentours tenue par les trois fils de Marguerite de Clisson, ils construisent un camp retranché derrière ses fossés et ses talus, couronné par une palissade de lourds madriers et ouvert sur seulement trois portes elles-mêmes défendues par des avant postes édifiés en terre (des boulevards).

Passer à l’assaut

Avec l’arrivée de la poudre, les canons prennent une place prépondérante. C’est désormais aux artilleurs que revient la lourde tâche de préparer et de rendre possible l’assaut final mené par les soldats. Les canons peuvent alors être utilisés pour fournir un tir de couverture, les pièces les plus puissantes, susceptibles d’ouvrir une brèche, progressant alors lentement vers les murailles avec les fantassins. Il est également possible lorsque, comme à Champtoceaux le relief est particulièrement désavantageux, de laisser les canons en poste fixe et de bombarder l’enceinte ou la cité elle même. Nombreuses sont les villes qui dès le Moyen Age ont eu à subir de véritables pilonnages d’artillerie destinées tant à détruire les défenses qu’à miner le moral des assiégés.

A Champtoceaux, si la ville est abondamment bombardée, contraignant les habitants à se réfugier dans leurs caves selon les chroniqueurs, l’artillerie cantonnée sur les coteaux de Beau canton concentre également son tir sur les éléments défensifs. La mission consiste alors pour les canonniers à ouvrir une brèche suffisamment large dans les murs pour que les soldats puissent investir la cour du château, ou, tout au moins, d’avancer suffisamment le travail pour que les assaillants n’aient aucun mal à créer ou agrandir un passage.

Mais l’artillerie, même si l’éperon rocheux particulièrement escarpé en a limité l’usage à Champtoceaux, n’exclue pas le recours à la sape ou à la « montée aux créneaux ». En creusant des galeries incendiées par la suite, les sapeurs espèrent faire s’écrouler les murailles sur elles même, tandis qu’un assaut dirigé en plusieurs endroits pour disperser les forces des assiégés à l’aide d’échelles ou de tours de sièges surplombant les chemins de rondes doit permettre aux assaillants de prendre pied à l’intérieur de l’enceinte et de se rendre rapidement maître de la place.

Résister

Une fois encore, les assiégés ne sont pas aussi passifs qu’on pourrait l’imaginer. Les progrès de l’artillerie à poudre ont servi les assiégeants comme les assiégés. Ainsi, au quinzième siècle, nombre de châteaux vont s’équiper de canons. Dans un premier temps, d’anciennes tours vont voir leur sommet réaménagé pour accueillir de lourdes pièces. Mais on va également construire des terrasses, plus adaptées à l’installation de batteries. Enfin, les derniers progrès verront les canons redescendre au niveau des assiégeants et tirer depuis les bases des tours ou des ouvrages avancés tels que les boulevards. Ces derniers sont conçus pour permettre le tir rasant beaucoup plus efficace contre la masse des assaillants. Les garnisons s’équipent de la même manière d’armes à poudres. A côté, des arbalètes et autres arcs, apparaissent des pièces de faible calibre.

Cependant, la défense de la place ne se borne pas à de simples échanges d’artillerie. Lorsque la garnison de la place assiégée compte suffisamment d’hommes ou que ceux-ci sont particulièrement audacieux, une sortie peut-être tentée. On cherche alors a désorganiser le camp, voir à semer une panique telle que les assiégeants soient mis en fuite, reculent ou tout au moins sortent affaiblis de l’affrontement.

En 1420, la garnison du châteaux tente plusieurs sorties et parvient même à capturer des Bretons. Utilisée comme une véritable tactique par les meilleurs commandants de garnison, la sortie peut être dirigée vers le péril le plus immédiat : telle pièce ou batterie de canons dont les tirs menacent de faire céder l’enceinte, prendre de vitesse la troupe qui s’apprêtait à se lancer à l’assaut du château…

Le salut peut aussi venir de l’extérieur. Lorsque la nouvelle du siège parvient aux oreilles d’alliés, vassaux ou suzerains, une armée de secours peut venir en renfort dans l’espoir de dégager la place. En prenant l’assaillant par surprise ou en le contraignant à un second engagement, il est possible de briser le siège, ou, d’en ouvrir un second… Souvenons nous en effet que les assaillants songent souvent à protéger leur propre camp. Si l’armée de secours ne réussi pas à forcer les assiégeants à lever le siège par une attaque soudaine, elle doit alors à son tour se risquer à isoler son adversaire en espérant le réduire par la faim. Bien entendu, toute les tentatives ne sont pas couronnées de succès.

Quand Jean de Laigle se jette sur le camp breton, il essuie un tel revers qu’aucune autre attaque ne sera tentée !

Enfin, la lassitude peut se révéler une arme précieuse. Le stress des combats, voire l’orgueil des chefs conduit parfois les hommes à s’entredéchirer. A la suite d’un désaccord, l’un des seigneurs peut abandonner le siège, réduisant ainsi les chances de succès de celui-ci. Chez les assiégés, le parti de la reddition peut contraindre le maître des lieux à négocier sous peine de révolte ou de trahison, les portes étant ouverte par une population aux abois qui espère obtenir la clémence des assaillants pour prix de son geste.

Si aucun des deux camp n’atteint ce niveau de tension à Champtoceaux, les assiégeants connaissent quelques problèmes de disciplines, les seigneurs refusant parfois de s’obéir les uns aux autres. L’absence d’un chef incontesté est patente. Avant le début des opérations, la duchesse avait bien essayée d’obtenir du roi d’Angleterre la libération du frère de Jean V, Arthur, comte de Richemont, mais sans succès. Conscient de leurs limites, les seigneurs bretons vont même jusqu’à réitérer la demande en plein siège, mais essuient un identique refus.

Reddition de Marguerite de Clisson. Enluminure extraite de Pierre Le Baud, Compillation des Cronicques et ystores des Bretons, ms. Français 8266, fo 344 vo, XVe siècle, Paris, BnF.

La victoire

Favorisé par le sort des armes, l’une des deux parties peut espérer prendre le dessus et s’imposer. Selon les cas, la place est alors investie, le camp des assiégeants rasé ou, plus diplomatiquement, des pourparlers ouverts. Dans ce dernier cas, l’initiative peut en revenir au vainqueur probable, désirant laisser une dernière chance, ou, à celui qui, voyant sa défaite inévitable, manifeste le désir de sauver ce qui peut encore l’être par une ultime négociation. Si aucun terrain d’entente ne peut être trouvé c’est alors souvent à la mesure de l’âpreté des combats que seront traités les vaincus…

Sur les bords de la Loire, après plus de deux mois de siège, un point de l’enceinte menace d’être percé d’une large brèche sous quelques jours. Marguerite de Clisson, consciente que désormais rien ne peut plus sauver la place consent à négocier. Les chefs bretons exigent avant toute tractation que le duc soit libéré. Le duc, qui ne se trouve pas dans le château arrive à la forteresse le jeudi 4 juillet 1420 au matin. Le lendemain, vers une heure, le duc est libéré et accueilli triomphalement dans le camp.

L’accord conclu entre les assiégeant et les assiégés demande la livraison de la place, la réparation de l’injure faite au duc et offre aux Penthièvre de quitter la place avec leurs biens. Cette relative clémence n’est que temporaire. En effet, par la suite Jean V ordonne la destruction de Champtoceaux et interdit toute reconstruction dans l’enceinte. Tout, est rasé. Le château, mais également la ville ! La destruction est longue. Abandonnée au bout d’un an, elle est reprise et achevée dix ans plus tard.

Conformément à l’interdit ducal, le bourg actuel se situe en dehors de l’ancienne enceinte et, ironie de l’Histoire, à la place du camp des assiégeants…

Bonus pour briller en société : le toponyme Champtoceaux est la forme contemporaine. Châteauceaux est celle des chroniques (du latin Castrum Celsis). Le passage de l’un à l’autre n’est pas daté.

Les Bretons : rouliers des mers du XVème siècle

Illustration brugeoise de la fin du XVe siècle tirée des Anciennes et nouvelles chroniques d’Angleterre de Jean Wavrin

D’intrépides marins

La fin du XIVe siècle, des marins encore timides (1380-1400)

Les Bretons ne croisent à cette époque que dans un espace relativement restreint. Vers le nord ils ne s’aventurent guère au-delà des Flandres. Vers le sud, leurs routes habituelles ne semblent pas dépasser le nord de l’Espagne. Le commerce concerne principalement deux marchandises, le vin et le sel. (Les vins du comté de Nantes ne parviennent pas à rivaliser avec les vins gascons, qui, un peu partout, dominent encore le marché, malgré une nette contraction.) Chargé dans les ports de la Rochelle, de Bordeaux ou de Bayonne, le vin est ensuite acheminé vers la Bretagne, bien sûr, mais également vers la Normandie, les Flandres et les côtes britanniques. Le sel, il vient du comté nantais, des marais salants de Guérande au nord de l’embouchure de la Loire ou de ceux de la Baie de Bourgneuf au sud du fleuve. Si cette dernière zone de production attire plus les marchands étrangers, notamment ceux de la Hanse, qu’elle ne voit naître de marins, la presqu’île guérandaise se lance dans le commerce maritime. Le sel est destiné aux même ports que le vin, il touche principalement la Normandie ainsi que les côtes anglaises et corniques. Signalons enfin, bien que les quantités échangées soient inférieures, les céréales, dans les zones ou la production permet l’exportation (le comté de Nantes, le Trégor et la Baie de Saint-Brieuc), ainsi que les toiles, qu’elles servent à l’emballage des marchandises, à la voilerie ou à l’habillage.

En ce qui concerne l’armement, la Bretagne ne compte, en cette fin de XIVe siècle que peu de navires de fort tonnages. L’essentiel de sa flotte est constitué de navires jaugeant entre 30 et 100 tonneaux (1 tonneau = 1, 44 m3) et embarquant des équipages de 10 à 20 hommes, selon le tonnage. La faible capacité d’emport des navires bretons ne constitue pas, à l’époque, un handicap majeur, bien au contraire. En effet, leurs petits navires conviennent parfaitement au commerce de l’époque. La baisse de la demande –n’oublions pas les désastres démographiques que sont les guerres, les famines et la Peste Noire et qui touchent l’Occident au XIVe siècle- et l’insécurité –fortunes de mer diverses et piraterie qui pousse à fractionner les chargements pour éviter de trop lourdes pertes- font que les échanges ne portent plus que sur de petites quantités. Enfin, ces navires sont tout à fait adaptés au cabotage et aux escales dans quelques criques voire à l’échouage, leur permettant ainsi de toucher un grand nombre de places commerciales ne disposant pas de véritable port.

La Première moitié du XVe siècle, les profiteurs de guerres

Dans la première moitié du XVe siècle, les Bretons deviennent, grâce à la politique de neutralité de Jean V, de précieux intermédiaires pour des puissances que la guerre et le jeu des alliances éloignent. Profitant de la guerre, ils ravitaillent la Normandie envahie par les Anglais en produits de toutes sortes (nourriture, toiles, etc.) et lui fournissent la laine et le fer d’Espagne que la Castille, alliée du royaume de France, ne livre plus au duché normand. Vers l’Angleterre sont acheminés principalement quatre produits : le sel, le vin, les céréales et les toiles. Même si le commerce de certaines de ces marchandises (le vin et les toiles) profitent moins aux Bretons qu’à leurs concurrents, les échanges anglo-bretons demeurent prospères.

Présents également en Flandre et en Brabant, au nord de la péninsule, et à La Rochelle, à Bordeaux, à Bayonne, en Espagne et au Portugal au sud, les Bretons ne réussissent pas à s’imposer face à une concurrence efficace. Pire peut-être encore, l’Angleterre et la Normandie focalisent leur attention, au point que les richesses locales en viennent même à leur échapper. Si les Bretons n’exploitent que peu les routes du Nord et du Sud, les marins et commerçants étrangers se rendent nombreux en Bretagne pour acquérir tous types de marchandises.

1445-1475, les rouliers des mers

Le Troisième quart du XVe siècle (environ 1445-1475) voit les Bretons accroître, même légèrement, leurs échanges avec certaines destinations, comme l’Angleterre, et plus spécialement le sud-ouest de l’île. Le trafic augment par rapport à la période précédente, et les Bretons tirent de l’ancienneté de leur présence la confiance qui amène les marchands anglais à leur confier des chargements et ce malgré une situation politique des plus confuse (Guerre des deux Roses qui opposent les York et les Lancastre pour la couronne d’Angleterre) et qui voit le duché se rapprocher, sous François Ier, de la France.

Rouliers : il s’agit en fait d’un ancien métier, celui de transporteur de marchandises dans lequel est utilisé non le bateau mais les attelages de chevaux. L’expression de « rouliers des mers » a été forgée à l’origine par les historiens pour les Hollandais de l’époque moderne. Elle met l’accent sur le rôle de transporteurs, plus que de marchands, des hollandais et par analogie des Bretons du XVe siècle.

En Normandie, les Bretons, toujours présents après la reconquête française continuent de commercer. De leur côté les Normands nolisent pour leurs échanges vers l’Espagne et l’Angleterre les navires du duché.

Mais les progrès les plus sensibles du commerce maritime breton touchent d’autres ports. Ainsi, vers la Flandre et vers la Zélande, les Bretons sont de plus en plus présents, venant vendre du sel l’été et du vin à l’automne. Là encore on les voit transporter pour le compte d’autrui diverses marchandises. Notamment le vin gascon qu’ils vont charger à La Rochelle et à Bordeaux, où ils profitent de la perte de la Guyenne par les Anglais pour se substituer à leurs marins et pour approvisionner les nouveaux marchés flamands et zélandais qui apparaissent fort opportunément pour les producteurs au moment où la conjoncture politique réduit les échanges avec l’Angleterre. Enfin, au sud, les Bretons touchent l’Espagne et le Portugal qu’ils ravitaillent et pour le compte desquels ils endossent une fois encore le rôle de transporteurs.

Illustration de 1490 tirée de la chronique Le Canarien

Force du commerce maritime breton

Au début de notre période, vers 1380 les prix bretons sont moins élevés que les prix étrangers ce qui encourage naturellement les marchands étrangers à venir en Bretagne, mais aussi les marins bretons à vendre leurs marchandises dans les ports étrangers où ils sont assurés de réaliser un bon profit. Mais la Bretagne tire également avantage de sa situation géographique. Si ses prix sont attractifs, comme nous venons de le voir, elle se trouve également particulièrement bien placé, à mi-chemin entre nord et sud de l’Europe de l’Ouest, escale presque incontournable sur les routes maritimes de l’Atlantique et de la Manche.

La politique va également jouer un rôle non négligeable dans le développement du commerce maritime breton. Malgré le second traité de Guérande qui consacre l’alliance défensive de la Bretagne et de la monarchie française (voir article sur la Guerre de Succession), Jean IV s’évertue durant tout son règne à maintenir de bonne relation avec l’Angleterre. Durant la minorité de son fils, le Régent, Philippe le Hardi, précipite la Bretagne dans un conflit ouvert avec la monarchie anglaise, de 1403 à 1406, que Jean V, devenu Duc, neutralisera par la conclusion de trêves. Une seconde rupture avec l’Angleterre intervient en 1426-1427, mais le Duché parvient à maintenir une certaine neutralité durant la première moitié du XVe siècle (de 1380 à 1445). Cette neutralité qui bénéficie aux marins et aux marchands bretons, le pouvoir tente de l’élargir au-delà du conflit franco-anglais. Ainsi, des accords sont-ils conclu avec les Hollandais, les Hanséates, les Castillans et les Portugais. Toutefois la politique de neutralité de Jean V ne saurait être présenté comme la seule cause des succès bretons. Si la neutralité permet en effet aux marins de s’imposer comme intermédiaires entre marchands de deux pays ayant rompus toutes relations diplomatiques et économiques (la France et l’Angleterre, ou L’Angleterre et l’Espagne) elle ne permet pas aux marins et aux marchands du duché de s’imposer en Mer du Nord, là où la concurrence est forte et où le commerce prime sur la politique.

Ainsi, le développement du commerce maritime breton durant la période qui coure de 1445 à 1475, qui va permettre aux hommes du duché de s’implanter plus solidement jusque dans les ports de la Mer du Nord, découle-t-il des difficultés et de la mauvaise conjoncture qui affectent leurs concurrents du nord-ouest de l’Europe. La guerre qui isole les Normands, la pénurie de navires et de marins qui amène les Anglais à noliser les Bretons. Mais le développement de certains de ses concurrents profite aussi à la Bretagne. Les Pays-Bas qui se lancent vers la Baltique et vers le sud laissent une partie de leur commerce à la concurrence. L’essor du Portugal et de l’Espagne, ouvrant ou accroissant de nouvelles liaisons vient encore renforcer la prospérité du commerce maritime breton, spécialement autour de Nantes qui voit s’installer nombre de marchands espagnols.

Noliser : confier à un navire et à son capitaine le transport d’une cargaison vers une destination prédéterminée.

Enfin, la spécificité de la flotte bretonne s’affirme. Là où les concurrents du Nord ont augmenté les tonnages, la flotte bretonne a conservé ses caractéristiques du début du siècle, fournissant ainsi à ses concurrents du Nord-Ouest les navires de moyens tonnages qui lui font défaut.

Au terme du Moyen-Age : un bilan contrasté

Derniers éclats et premières ombres

Vers le nord de la péninsule, de la Normandie aux Pays-Bas, les échanges paraissent ne cesser de croître durant tout le dernier quart du siècle. En Flandre, à Arnemuiden, l’avant port d’Anvers, les marins du duché sont présents en grand nombre. Au point de constituer sur les dix dernières années du siècle plus des trois quarts des navires entrants et sortants. Les Bretons continuent également d’affluer durant toute la fin du XVe siècle vers les ports de Hollande, de Zélande et de Frise. Ils confirment alors l’évolution du marché amorcée durant la période précédente et livrent principalement du sel, du vin et des toiles. Mais là encore s’observe la primauté des marins –simples transporteurs- sur les marchands. Ainsi la Cornouaille bretonne a la haute main sur le transport du vin entre Bordeaux et les Pays-Bas, puis sur celui de pastel toulousain. Mais en transportant plus qu’ils ne commercent, les Bretons ne s’intègrent pas dans les circuits commerciaux internationaux qui se mettent en place dans l’Europe de l’Ouest à la fin du Moyen-Age et hypothèquent ainsi involontairement leur avenir.

Vers le sud la situation est contrastée. De 1470 jusqu’à l’union avec la France, comme nous l’avons vu plus de la moitié des cargaisons de vin et de pastel à destination du Nord sont chargées sur des navires bretons, faisant ainsi de l’Aunis, de la Saintonge et de la Gironde une destination privilégiée des marins bretons. La multiplication des escales au-delà de la Gironde, en Espagne et au Portugal, qu’accompagnent d’étroites relations diplomatiques entre les couronnes bretonnes et espagnoles, si elle donne l’apparence d’échanges florissant, ne parvient pas, dans les faits, a assurer aux navigateurs de la péninsule armoricaine une croissance réellement durable au-delà du XVe siècle.

Destination traditionnelle des Bretons durant les périodes précédentes, l’Angleterre cesse d’être, dans les dernières décennies du XVe siècle, un pays de cocagne. Les anciens concurrents, à nouveau présents et dynamiques reviennent vers les îles britanniques. Les Normands trafiquent à nouveau avec l’Angleterre, mais également avec l’Ecosse où l’alliance Anglo-Bretonne qui a tant profité aux marchands et aux marins est ici un frein. Cette même alliance anglaise, qui interdit la fréquentation des ports écossais, ne protège cependant pas le commerce breton à qui le développement de véritables flottes commerciales dans toute l’Angleterre porte un rude coup. Enfin, jouant de la proximité de leurs côtes, les marins des Pays-Bas s’imposent sur toute la côte est de l’Angleterre et jusque dans les ports de la Manche. Nos Bretons doivent alors se contenter des coutumières escales de Cornouaille britannique et du récent mais pauvre marché irlandais. Perdant, du fait de la concurrence et du développement des flottes commerciales anglaises, une partie des frets qu’ils assuraient jadis, ils abordent les rivages du XVIe siècle sous de bien mauvais vents.

L’ère des Grandes Découvertes qui s’ouvre avec la celle de l’Amérique illustre à merveille le paradoxe qui touche la communauté maritime bretonne. Leur présence sur les côtes du Brésil est attestée avec certitude dès 1503, mais semble plus ancienne. Des marchands de l’époque, alors opposés aux Portugais qui ont confisqués trois de leur navire dans ces eaux sud-américaines, vont même jusqu’à clamer que si une partie du Brésil a bien été découverte les Portugais, l’autre l’a été par les Bretons… L’Amérique du Nord est également touchée dès le début du XVIe siècle, et l’île de Cap-Breton pourrait avoir été découverte en 1504. Mais, si les Bretons assoient par ces traversées transatlantiques leur réputation de grands navigateurs, ils ne tirent aucun profit de leurs découvertes et ne se lancent, à l’inverse des Espagnols, des Portugais, mais aussi des pêcheurs normands à Terre-Neuve, dans aucune entreprise commerciale ou de colonisation.

En conclusion, un peuple de marins plus que de marchands

A la fin du XVe siècle, le tonnage total de la flotte bretonne est estimée à environ 20 000 tonneaux, soit trois à quatre fois le tonnage de la flotte commerciale normande. Les Bretons sont présents du Portugal à la Mer du Nord et en contact avec la plupart des puissances européennes. Au siècle suivant, ils vont même commencer à pénétrer de manière moins exceptionnelle en Méditerranée et en Baltique. Malgré tout, quelques réserves doivent être formulées.

Le titre de Rouliers des mers que l’historiographie leur a attribué traduit une réalité tout aussi admirable que dramatique. Transportant des marchandises pour le compte d’autrui, les Bretons tirent merveilleusement parti de la guerre et du besoin de navires de taille moyenne. Mais, ils ne se font que rarement négociants et leurs techniques commerciales ainsi que leur assise financière –les grands banquiers italiens y sont moins présents qu’en Flandre par exemple, l’arrière pays demeure encore pauvre – ne leur permettent pas, à terme, de concurrencer les Pays-Bas, l’Angleterre ou la péninsule ibérique. La fin des troubles, l’affirmation des Etats qui tente de réserver leur commerce extérieur à leurs nationaux, le retour de la prospérité, l’extension des marchés et des échanges au début du XVIe siècle, va révéler que la Bretagne s’est montrée plus habile à profiter des conditions politiques et économiques qu’a créer les bases nécessaires au développement d’un commerce maritime international.

Malgré ces faiblesses qui annoncent pour les difficultés du milieu du siècle suivant (le XVIe), c’est au quinzième siècle, dans tous les ports où accostent leurs nefs, que se forge la réputation encore vive aujourd’hui d’un peuple de marins courant le vaste monde.

Bonus, les réponses aux questions que vous n’avez pas osé poser.

Comment tous ces produits sont-ils conditionnés pour des traversées de plusieurs semaines ?

Tout d’abord grâce au container du Moyen Age : le Tonneau. De capacité différente en fonction des pays desquels il est issu, il semble que sa taille augmente durant le XVe siècle pour atteindre, si l’on se fonde sur le tonneau « français » des XVIe XVIIe siècle un « poids réel transporté de 2000 livres soit 979 kg Dans un volume dans un espace de 1, 44 m3.volume d’environ 900 litres ou 1, 44 m3 » (P. Gille), taille relativement proche de celle observée en Grande-Bretagne au début du XVe siècle. Si ces tonneaux servent principalement à transporter des liquides, ils sont également employés pour tout type de matière : cire, cendres utilisées en teinturerie, résine etc. Les produits alimentaires tels que les céréales ou le sel, eux, peuvent voyager dans des sacs tout comme la laine. Le ballot, morceau de tissu dans lequel on « emballe » la marchandise est en usage pour les textiles, les produits tinctoriaux comme l’alun, les fourrures, les épices. Enfin certains matériaux semblent avoir été directement chargé en cale sans aucun conditionnement, comme le métal.

Quelles marchandises sont transportées ?

Le duché peut exporter certaines des ses productions. En premier lieu les fruits de son agriculture. En effet, bien que certaines zones ne subsistent que difficilement, d’autres écoulent leurs excédents vers l’étranger. Ainsi, des céréales quittent-elles le comté de Nantes, le Trégor et la baie de Saint-Brieuc par la mer. La viande, qu’elle soit de porc, de bœuf ou de mouton est également exportée, comme les produits dérivés de l’élevage que constituent les produits laitiers, les graisses, les cuirs ou les peaux dont certaines deviendront parchemins et enfin, les vins du pays nantais et surtout le sel de Guérande qui forme l’essentiel, en volume, des exportations. Des produits manufacturés sont également embarqués. Toiles ou draps destinés à l’habillement, à l’ameublement, à emballer quelque marchandise ou à gréer les navires et dont le commerce enrichit la « confrérie des marchands d’Outre mer » de Vitré. Les marins bretons chargent également leurs navires de produits étrangers, transportés pour le compte d’autrui ou ramenés vers la péninsule. La première de ces marchandises est bien entendu le vin, qu’il vienne de Gascogne ou d’Aunis et soit acheminé vers l’Angleterre ou les Flandres et les Pays-Bas. Les cales s’encombrent également d’une grande variété d’articles : harengs salés ou fumés, laines espagnoles en échange de draps normands à partir desquelles ils sont réalisés, du métal brut, manufacturé ou de récupération.

Des Pirates ?

Si la nature met souvent en péril les navires et leurs cargaisons, les hommes ne lui cèdent en rien. La piraterie est en effet un fléau répandu, qui s’abat sur les flottes de commerce avec plus de furie que la tempête. Attirés par les flux de marchandises et de richesses, bien des marins et des pêcheurs versent occasionnellement dans la piraterie. De l’appropriation de la cargaison, pour un navire nolisé, que l’on va revendre en un autre port que celui auquel elle était destinée à l’abordage d’une embarcation en pleine mer ou dans une passe difficile voire dans un port jusqu’à la capture de prisonniers soumis à rançon, les archives nous livrent un large éventail de pratiques. L’insécurité qui touche les terres à son écho en mer et bien souvent la guerre permet aux hommes de poursuivre les navires marchands de la puissance adverse, encouragés en cela par leurs souverains grâce aux premières lettres de marques les autorisant à courir sus aux navires de la puissance adverse. Ainsi, au XIVe siècle, Jeanne de Belleville, la veuve d’Olivier de Clisson, exécuté sur ordre du roi de France lors de la Guerre de Succession de Bretagne, arme-t-elle pour venger son mari une flotte qui s’en prend à tous les navires français qu’elle rencontre.

Mais les trêves n’arrêtent, pas plus que les routiers, les marins devenus pirates. En temps de paix, le cercle vicieux des représailles entretient l’insécurité. La tradition autorisant en effet les victimes à obtenir réparation de leurs préjudices en se saisissant d’un navire et de sa cargaison du simple fait que ce dernier soit de même nationalité que l’agresseur. Les autorités tentent de donner un cadre légal à cette pratique en enregistrant officiellement les plaintes, en imposant un délai au terme duquel l’absence de réparation conduit à la rédaction d’une lettre de marque fixant le montant, la durée et la zone géographique dans lesquels les marins sont autorisés à se saisir d’autrui et de ses biens. On imagine alors l’enchaînement des représailles et l’usage parfois volontairement malhonnête des lettres de marques…

Cherchant à négocier des accords commerciaux, les États accordent des sauf-conduits à certains capitaines qui se voient ainsi libérés de la menace d’être saisis pour le crime d’un de leurs concitoyens. Entre eux, ces mêmes États s’imposent par des traités l’envoi de commissions d’enquêtes destinées à enregistrer et à faciliter le règlement de contentieux parfois anciens. La présence de ces clauses dans les traités internationaux, et leur succès limité démontre l’importance d’une piraterie qui ne dit pas toujours son nom, et que les grandes monarchies parviendront à repousser des rivages européens aux Antilles et à l’Océan Indien aux siècles suivants. Mais il s’agit là d’une autre histoire…

Des reconstitutions imaginées au début du XXe siècle de bateaux hanséatiques des XIVe et XVe siècles à partir de sceaux. Peut-être fantaisiste mais rendant correctement compte de la taille réduite de certains caboteurs de l’époque. Dessin de Willy Stöwer dans H.F. Helmolt, History of the World, Volume VII, Dodd Mead 1902.

Quels navires les Bretons utilisaient-ils ?

Rappelons tout d’abord que si la documentation nous a livré de nombreux noms, nous ne disposons que rarement d’embarcations remontant au Moyen-Age, et encore est-il parfois difficile de déterminer avec précision le type auquel appartiennent les épaves découvertes. Les représentations, quand elles existent posent plusieurs problèmes. En effet, elles sont le fruit d’une interprétation artistique, le but de l’auteur lorsqu’il les dessine n’est pas nécessairement la représentation stricte de la réalité. De plus, les normes si courantes dans notre société contemporaine sont beaucoup plus lâches au Moyen-Age. Ainsi, nos connaissances, nos descriptions sont-elles toujours soumises au régime de l’approximation et de l’exception.

Cette mise en garde faite, tentons malgré tout de brosser à gros trait un tableau de la flotte bretonne. La navigation côtière, le cabotage tient une place importante en Bretagne. En effet, devant le mauvais état, voire l’insécurité des routes terrestres le moyen le plus sûr et le plus rapide d’acheminer des marchandises est bien souvent la mer. A cette fin, deux types d’embarcations dominent nos sources : le batel et l’escaffe. Tous deux servent autant à la pêche qu’au transport et utilisent alternativement la voile ou les rames. De taille réduite, le batel jauge moins de 10 tonneaux et l’escaffe jusqu’à 20 tonneaux, du fait des échanges mineurs auxquels ils contribuent, ils n’en demeurent pas moins de véritables bateaux, munis de gouvernail d’étambot qui facilite manœuvres et navigation. Les barges, barques, gabarres et fleuins sont également utilisées adoptent sans doute un profil/dessin similaire.

La navigation hauturière, même si elle ne couvre parfois que de faibles distances, fait appel à des navires d’un tonnage supérieur compris entre 20 et 100 tonneaux. Ainsi découvre-t-on des embarcations munies de voiles et de rames comme les baleinières, qui demeurent rares en Bretagne, où les pinasses, plus nombreuses dans les ports de la Manche que dans ceux de l’Atlantique. D’autres voyagent exclusivement grâce à la force du vent à l’instar des crayers pouvant être pourvus de plusieurs mâts et dont l’origine se trouve peut-être dans des navires destinés à la pêche au hareng. Toutefois, il s’agit encore d’un type relativement rare sur les côtes de la péninsule armoricaine.

La seconde moitié du XVe siècle voit l’avènement en Bretagne de la carvelle où elle finit par constituer la majorité de la flotte. Attention toutefois à ne pas se laisser à la ressemblance avec le terme caravelle, désignant les embarcations espagnoles et portugaises grées de voiles latines et particulièrement rapides. Il semble bien en effet qu’il s’agisse de deux navires différents, même si une éventuelle parenté n’est pas exclue. A moins que nos carvelles ne doivent leur nom au mode de construction dit à carvel, dans lequel les bordages sont assemblés bord à bord. Les carvelles seraient donc proches, dans notre région, tant dans la forme de leurs gréements, des voiles carrées, que dans celle de leur coque des nefs avec leurs « châteaux » de proue et de poupe. C’est ce que suggère l’usage indistinct des deux vocables dans les sources. Seule la taille permettait-elle peut-être de différencier les deux bâtiments, les nefs dépassaient sans doute fréquemment les 100 tonneaux et certaines, exceptionnelles, atteignaient plus de 1000 tonneaux…

Châteaux à motte et châtelains au XIe siècle

Les premiers châteaux de l’ère féodale demeurent encore mal connus du grand public. Retraçons une partie de l’histoire de ces forteresses de bois, de leurs occupants et des seigneuries qu’ils ont parfois vu naître.

Château de Saint-Sylvain d’Anjou. © Julien CHATELAIN CC BY-SA 3.0 Il s’agit bien évidement d’une reconstitution et non de vestiges.

Des châteaux avant les châteaux

Pour qui songe aux seigneurs et aux châteaux du Moyen Age les premières images qui viennent à l’esprit sont souvent celles de comtes, de ducs ou de rois résidant dans d’imposantes forteresses de pierres, véritable aboutissement de l’art défensif médiéval. Ce modèle typique du quinzième siècle, que Hollywood, d’Excalibur à Braveheart, nous propose comme unique représentation du Moyen Age s’est imposé au point qu’il semble être apparu ex-nihilo… L’origine de certains de ces châteaux -de modestes ensembles de terre et de bois-, le seigneur et la seigneurie qui s’y rattachent demeurent en effet encore mal connus du grand public. C’est pourtant à partir de ces châteaux à motte du XIe siècle et de leurs seigneurs que vont émerger quelques unes des plus imposantes citadelles et certains des plus anciens lignages de France. Penchons-nous donc sur ce patrimoine méconnu qui a pourtant laissé de nombreuses traces dans nos campagnes et intéressons-nous aux hommes et au pouvoir qui y sont lié.

Un peu d’histoire

La disparition définitive, au Xe siècle, de l’empire franc carolingien, victime des invasions (Scandinaves, Sarrasins, Hongrois) et des révoltes, laisse la Francie occidentale aux mains d’une nouvelle dynastie, celle des capétiens, rois plus théoriques que réels et qui doivent composer avec les Grands du royaume, ducs ou comtes, qui dominent la Normandie, l’Anjou, la Bretagne, le Poitou, Toulouse, la Bourgogne ou les Flandres. Résultant de la parcellarisation du pouvoir, les principautés territoriales de ces derniers connaissent à leur tour l’émiettement lors du XIe siècle. Ceux à qui le Prince a délégué une partie de son autorité, tel les vicomtes, s’émancipent. Suivant l’exemple princier ou comtal, certains gardiens de forteresses confisquent à leur profit la puissance publique qui leur a été confiée. Pour asseoir leur pouvoir sur la terre et sur les hommes, ils s’appuient sur des châteaux de bois, simples, rapides à construire et efficaces : les châteaux à motte.

Chronologie : Il semble que les toutes premières mottes castrales soient apparues entre l’extrême fin du Xe siècle et les toutes premières décennies du XIe siècle, entre le Rhin et la Loire Moyenne. Si l’archéologie atteste de l’existence de mottes dès le début du XIe siècle, le terme même de « motte »(motta), au sens ou nous l’entendons ici, n’est pas employé par les auteurs contemporains avant 1040. Mais derrière les vocables utilisés par les clercs (castrum, castellum, munitio, oppidum…), avant ou après cette date, il est fréquent de trouver une motte castrale.

Présent dans toute la France dès le premier quart du XIe siècle ce nouveau type de château va, dans la seconde moitié du siècle et jusqu’au XIIIe siècle, se répandre dans presque toute l’Europe, de l’Angleterre à la Pologne et de l’Allemagne à l’Italie et au Nord-Ouest de l’Espagne.

Qu’est ce qu’un château à motte ?

Bien que se cache derrière l’appellation de « Château à motte » des ouvrages fort différents les uns des autres, tant dans la forme que dans la taille, la fréquence de certaines caractéristiques nous autorise à proposer un modèle.

Ainsi, l’ensemble castral s’articulait le plus souvent autour de deux espaces : la motte proprement dite d’une part et la basse-cour ou baile (ou encore bayle) d’autre part.

© Henri MOREAU CC BY-SA 3.0

La motte castrale

La motte possédait généralement une base naturelle, relief ou rocher, que l’apport massif de terre ou la taille transformait en un tertre artificiel affectant la forme d’un tronc de cône. Mais elle pouvait également être édifiée sur un terrain plat, marécageux voire à partir d’un édifice plus ancien que l’on recouvrait entièrement. Cernée par un profond fossé ayant fourni une partie de la terre nécessaire à son édification, elle constituait un appareil défensif puissant : le fossé, qui brisait l’élan des chevaux comme des hommes, accentuait également la dénivellation, rendant ainsi la progression et l’ascension d’éventuels assaillants plus difficile. La plate forme sommitale était couronnée par des constructions de bois ou exceptionnellement de pierres. Le plus souvent, il s’agissait d’une tour. Élevée à partir d’une charpente de bois qui lui donnait une forme quadrangulaire, elle était tout à la fois un poste d’observation et le dernier réduit défensif. Une palissade ou un mur venait parfois améliorer sa défense en ceinturant la terrasse sur laquelle elle était bâtie.

Mais elle pouvait également être, dans les sites les plus importants, un lieu de résidence. Devant concilier fonctions défensives et résidentielles, celles de ces tours qui abritaient le châtelain pouvaient s’articuler sur plusieurs étages et réunir certains des espaces rejetés sur les autres sites dans la basse-cour. L’entrée de la tour se trouvait alors au premier, hors de portée des assaillants, et l’on y accédait par une échelle ou une rampe mobile. Cet étage faisait office de salle commune dans laquelle le châtelain pouvait même recevoir. Le ou les étages supérieurs, abritaient la couche du seigneur et de ses proches, ainsi que la garnison en temps de guerre. Le rez-de-chaussée aveugle faisait office de magasin, de garde-manger ou de prison et n’était accessible que de l’intérieur grâce à une trappe. Bien que postérieur à la période qui nous occupe, puisqu’il date de la fin du XIIe siècle, nous reproduisons ici le témoignage du chanoine Lambert d’Ardres, qui décrit le donjon d’Ardres vers 1120. Ce document, sans correspondre exactement à la réalité du siècle précédent ni même avoir une valeur d’étalon pour toutes les constructions de ce type, est l’un des rares qui nous permettent de pénétrer à l’intérieur de l’une de ces tours de bois habitées. Aussi, avec ces réserves, avons-nous choisi de le reproduire pour illustrer notre propos.

 » [Arnoul] fit faire sur la motte d’Ardres, grâce à l’admirable travail des charpentiers, une maison de bois qui surpassait toutes celles construites en ce même matériau dans la Flandre d’alors. Ce fut un artisan de Bourbourg, un charpentier du nom de Lodewic, presque l’égal de Dédale par son habilité professionnelle, qui la fabriqua et la charpenta. Il la dessina et la fit presque comme l’inextricable labyrinthe, resserre après resserre, chambre après chambre, logis après logis, continuant par les celliers puis par les magasins à provisions ou greniers, édifiant la chapelle à l’endroit le plus approprié, en haut dans la partie orientale de la maison. Il y aménagea trois niveaux, superposant chaque plancher à bonne distance l’un de l’autre, comme s’il les suspendait en l’air. Le premier niveau était à la surface du sol : là se trouvaient les celliers et les magasins à grains ainsi que de grands coffres, des jarres, des tonneaux et autres ustensiles domestiques. Au second niveau il y avait l’habitation et la pièce à vivre de la maisonnée. S’y trouvaient les offices, celui des panetiers et celui des échansons, ainsi que la grande chambre où dormaient le seigneur et sa femme et, attenant à celle-ci, un cabinet, chambre ou dortoir des servantes et des enfants. Dans la partie la plus reculée de la grande chambre il y avait une sorte de réduit où, au point du jour, le soir, en cas de maladie, pour faire les saignées ou encore pour réchauffer les servantes et les enfants sevrés, on avait l’habitude d’allumer le feu. A ce même étage, la cuisine faisait suite à la maison : elle avait deux niveaux. En bas étaient mis les porcs à l’engraissement, les oies destinées à la table, les chapons et autres volailles tout prêts à être tués et mangés. En haut vivaient les cuisiniers et les autres préposés à la cuisine ; ils y préparaient les plats les plus délicats destinés aux seigneurs, ainsi que la nourriture quotidienne des familiers et des domestiques. Au niveau supérieur de la maison il y avait des chambres hautes. Dans l’une dormaient les fils du seigneur, quand ils le voulaient ; dans une autre ses filles, parce qu’il le fallait ainsi ; ailleurs les veilleurs, les serviteurs chargés de la garde de la maison et les gardes prêts à intervenir, toutes les fois qu’ils prenaient leur repos. Des escaliers et des couloirs menaient d’étage en étage, de la maison à la cuisine, de chambre en chambre et aussi de la maison à la loge, dont le nom venait de logos qui veut dire discours – et c’est à juste titre car les seigneurs avaient coutume de s’y asseoir pour d’agréables entretiens -, comme de la loge à l’oratoire ou chapelle, comparable par ses sculptures et ses peintures au tabernacle de Salomon. « 

in Lamberti Ardensis historia comitum Ghisnensium, M.G.H., Scriptores, t.XXIV, éd. J. Heller, 1879, chapitre 127 

La basse-cour

La Basse-Cour ou Baile constituait la seconde partie du château. Délimitée par un fossé et éventuellement par un talus surmonté d’une palissade ou d’un rempart de terre et de bois, elle était le plus souvent contiguë à la motte. Contrairement à cette dernière, elle était fréquemment au même niveau que le sol naturel. Lorsque le terrain était humide ou marécageux, elle pouvait toutefois être surélevée. En temps de paix la basse-cour communiquait avec le sommet de la motte. Deux systèmes au moins semblent avoir coexisté si l’on accorde confiance aux représentations de châteaux à motte figurées sur la Tapisserie de Bayeux. Le premier permettait d ‘accéder à la tour en franchissant le fossé isolant la motte sur un petit pont avant d’emprunter une rampe posée directement sur le flanc du tertre. Le second reliait directement la basse-cour au sommet grâce à une passerelle sur poteaux enjambant le fossé et la pente de la motte. On imagine aisément ces ponts ou passerelles fabriqués en bois et suffisamment sommaires pour être ôtés lors des assauts. Car la motte demeurait l’ultime point fort de la forteresse, tandis que la basse-cour était avant tout un espace résidentiel mis en défense par un fossé et un talus. Elle abritait les bâtiments nécessaires à la vie quotidienne : des logements pour le seigneur et ses proches -quand ceux-ci n’étaient pas compris dans la tour-, un bâtiment pour abriter ses hommes, parfois une salle destinée à recevoir, des caves, des cuisines, éventuellement un puits, des écuries, des bâtiments agricoles (greniers, étables) ou abritant une activité artisanale comme une forge et enfin –sans être une généralité, loin s’en faut- une chapelle. L’ensemble était enclos et l’accès à la basse-cour se faisait par une unique porte dont la défense pouvait être assurée par une tour-porche de pierre ou le plus souvent de bois.

Basse-cour du château de Saint-Sylvain d’Anjou. © Julien CHATELAIN CC BY-SA 3.0

Au final, il s’agissait d’un espace particulièrement exigu où s’entassait derrière une enceinte protectrice les bâtiments et les activités essentielles tant à la vie militaire que civile. On imagine aisément la promiscuité dans laquelle vivait la petite communauté regroupée autour du châtelain mais également, pour les ensembles les plus réduits, une apparence et un mode de vie plus proche de la cour de ferme que du palais.

Si ce modèle était, au moins dans ses grandes lignes, le plus répandu, de nombreuses variantes existaient toutefois. Ainsi, certains ensembles comptaient-ils plusieurs mottes tandis que d’autres étaient pourvus d’un unique tertre, mais placé au centre d’une basse-cour. Sur certains sites, la motte a été édifiée dans une enceinte plus ancienne –parfois antique ou carolingienne- qui s’est alors vu transformée en basse-cour dans le nouvel ensemble. Mais si l’on met de côté ces cas particuliers, c’est dans le domaine des dimensions que l’on observe le plus de disparités. D’un diamètre à la base d’une vingtaine de mètres pour les plus petites, les mottes les plus imposantes dépassent les 100 mètres tandis que les hauteurs constatées de nos jours s’étalent de moins de 5 mètres à beaucoup plus de 10 mètres. Ajoutons que l’érosion, comme les activités humaines, ont pu durement affecter les anciennes mottes, au point qu’elles soient aujourd’hui beaucoup plus réduites qu’à l’origine. Pour conclure sur cette question de taille, notons enfin qu’il apparaît illusoire de vouloir lier celle-ci à la puissance de leur constructeur, de modestes seigneurs normands n’ayant ainsi pas hésité à édifier des mottes plus imposantes que celles des ducs…

Comment étaient-elles construites ? Le succès de cette nouvelle forme de fortification tient à la simplicité et à la rapidité de sa construction. En se contentant d’une main d’œuvre peu qualifiée et de matériaux répandus, la terre et le bois, la défense s’adapte aux moyens réduits de l’époque. Comme nous l’avons vu, les mottes pouvaient prendre appui sur des éminences rocheuses qui étaient alors retaillées, des reliefs ou, dans certains cas, sur des constructions antérieures. Mais lorsque le terrain exigeait que le tumulus soit entièrement et artificiellement monté, la méthode employée devait se rapprocher de la suivante. La première étape devait être le tracé au sol de la motte. La fréquence importante de la forme circulaire est-elle lié au fait que ce type de forme est l’un des plus facile à tracer –une corde et un piquet suffisent pour marquer au sol l’emprise du futur ouvrage- ? Nous l’ignorons. Par la suite le creusement des fossés qui devaient ceinturer la base de la motte fournissait un premier mais insuffisant apport de terre, tout juste bon à former un talus sur le pourtour de la future motte. Il fallait alors élever véritablement la motte en rapportant de grandes quantités de terres. C’est à ce moment, que l’on devait réquisitionner les paysans environnants ainsi que leurs charrettes et animaux de traits -pour les plus riches- afin de transporter la terre.

Le château à motte, siège du pouvoir

Le seigneur et ses hommes

Après nous être intéressés aux forteresses de ce début du XIe siècle, penchons-nous sur ceux qui les commandaient, les châtelains.

Élevées à partir d’une forteresse carolingienne ou édifiées sur des lieux vierges, certaines mottes étaient directement liées aux autorités royales, ducales ou comtales, qu’elles aient été construites sur les ordres et la volonté des princes ou avec leur accord pour tout type de raison (contrôle du territoire, défense d’une frontière). Le droit de fortification était en effet un droit régalien. Ceux que l’on trouve à la tête de la place étaient alors des gardiens de forteresses et des chefs de garnison, mais n’avaient pas ou seulement quelques-uns uns des droits et ne possédaient pas le château qui ne leur avait été remis qu’à titre temporaire ou viager. Rapidement, ceux-ci réussirent pourtant à rendre leur fonction héréditaire et à s’accaparer les droits attachés au château. D’autres, se sont en revanche vus concéder en fief le château et les prérogatives qui en découlaient dès l’origine, et étaient donc des vassaux des puissants. Enfin, n’oublions pas que quelques mottes paraissent avoir été construites sans la moindre intervention de quelque dépositaire de l’autorité publique que ce soit. C’est alors sans doute un riche propriétaire, un aventurier ou un usurpateur qui est à l’origine de l’édification du château. Mais dans chacun de ces trois cas, l’autonomie du châtelain dépendait étroitement de la capacité du Prince à maintenir ou à restaurer son autorité et ses prérogatives, le cas échéant par la force. Un Prince puissant jugulait les velléités d’indépendance de ses gardiens de forteresses, soumettait ou intégrait les châteaux construits précédemment sans son accord et parvenait à interdire toute nouvelle construction. Un Prince faible voyait au contraire les mottes se multiplier et son pouvoir morcelé d’autant.

Le Châtelain ne vivait bien entendu pas seul dans son donjon de bois, et nous ne pouvons conclure cette partie sans évoquer brièvement ceux qui partageaient sa résidence. Outre sa famille, son château abritait très certainement des serviteurs en charge des tâches domestiques mais également et progressivement un groupe de chevaliers (milites castri). Ces derniers pouvaient vivre sur et de leur propre terre ou se voir pourvus d’un fief par le seigneur châtelain. Ils étaient astreints, par petits groupes, à un service de garde au château, peut-être déjà limité à quarante jours et formaient le reste du temps les compagnons du seigneur. Lorsque ce dernier décidait de se lancer dans une expédition militaire, c’est encore eux qui l’accompagnaient. Ces chevaliers, mois d’une dizaine sans doute pour les plus petits châteaux, étaient souvent pour le seigneur châtelain tout à la fois ses amis, ses guerriers et la garnison de son château.

Le château à motte, centre de la seigneurie

La construction d’un château à motte n’est pas uniquement un fait matériel. Véritable siège du pouvoir il permettait à son détenteur de maintenir son autorité et ses droits, voire de les accroître.

Seigneur foncier, il pouvait exiger des taxes ou des corvées sur ses terres. Détenant par délégation ou usurpation des droits régaliens issus du ban lui conférant les pouvoirs de police, de justice et de commandement, il avait sous son empire un territoire qui pouvait être plus vaste que son seul patrimoine foncier. L’intérêt a poussé nombre de seigneurs à tenter de confondre ces deux catégories, d’étendre leurs droits privés au-delà de leur seigneurie foncière, à tous, et d’user du droit de ban à leur profit personnel. Ceci ne se fit pas toujours sans heurts et résistances. Mais le pouvoir de contrainte du château finit par s’étendre sur un territoire délimité et par s’appliquer à tous, tenanciers exploitant la terre du seigneur ou paysans propriétaires de leurs terres. Ainsi fixé, le ressort du château à motte allait parfois, pour les plus importantes seigneuries, supplanter d’anciennes circonscriptions administratives d’origine carolingienne et donner naissance à un nouveau cadre : la châtellenie.

Tout comme la forme et la taille de la motte, le nombre et l’importance des droits variaient d’une seigneurie à l’autre. Ici un simple seigneur foncier ne pouvait exiger que quelques redevances des paysans cultivant ses terres, tandis que là un autre disposait de pouvoirs issus du ban…

Voici, un aperçu non exhaustif de ces prérogatives seigneuriales. Détenteur du ban, le seigneur pouvait assurer par l’intermédiaire de ses hommes la police, tenir tribunal, juger les affaires puis percevoir les amendes découlant des jugements. Le jugement des affaires les plus graves -homicide, rapt, vol et incendie pour lesquels la peine pouvait être afflictive- étaient fréquemment réservées aux seigneurs les plus puissants. Il était également possible au seigneur de convoquer les paysans pour qu’ils l’accompagnent à la guerre ou de les affecter à la garde du château et d’imposer une compensation financière aux absents. Dans le même ordre d’idée, certains seigneurs exigeaient sur leurs terres d’obtenir le ravitaillement et le droit de gîte pour eux et leurs hommes. Pour prix de la protection offerte par le château des corvées ou des taxes étaient destinées à son entretien. Toutes ces exigences pouvaient parfois être détournées par le seigneur à des fins personnelles. Et de nombreuses redevances ont été qualifiées avec raison par les contemporains de « mauvaises coutumes » ou d’exactions (exactio). Ainsi en est-il de la taille, impôt arbitraire tout d’abord exceptionnel mais devenant bien vite constant. Mais également des banalités, relevant plus de la seigneurie foncière, qui imposaient aux hommes d’utiliser le moulin, le four et le pressoir seigneurial, de payer une taxe sur les quantités traitées et réservaient au seigneur le droit de vendre le premier son vin. Enfin, là où cela était possible, on prélevait des droits sur les marchés et les foires, des péages sur les hommes et les marchandises.

On le voit, c’est à partir du château à motte, tout autant base que symbole du nouveau pouvoir seigneurial, et autour de lui que s’organisait au XIe siècle le nouvel encadrement des hommes et des terres. Encadrement qui allait persister durant out le moyen age et même au delà.

Motte castrale de Saint-Jean-de-Thurigneux. © Benoît Prieur / Wikimedia Commons / CC BY-SA 4.0
Difficile aujourd’hui d’imaginer là une forteresse…

Un patrimoine à redécouvrir…

Aujourd’hui enfouis dans les fondations de forteresses postérieures ou réduits à de simples monticules de terres, les châteaux à motte nous ont laissés quelques témoignages de leur présence. Sans pouvoir correspondre à chaque site, le portrait brossé dans ces colonnes permettra peut-être au lecteur de retrouver certains des éléments caractéristiques du château à motte et, à la faveur d’une promenade, d’imaginer le donjon, de retrouver les contours de la basse-cour, d’y reconstituer virtuellement les fossés, les palissades et les bâtiments. Enfin, avec un peu d’imagination, on se replongera en 1070 pour entendre les hommes qui s’agitent autour de leur tâches quotidiennes et le seigneur et ses hommes revenir sur leurs chevaux…

Vous pouvez également vous rendre d’avril à septembre à Saint-Sylvain d’Anjou (Maine-et-Loire) pour visiter le château à motte de la Haie Joulain.