Histoire Militaire Familiale

Il y a quelques années, ma grand-mère m’a remis un vieux cadre pensant que je serai le seul de la famille intéressé par cet objet. Il abritait, tel un reliquaire, deux médailles patinées par le temps et, derrière un tissu parme brûlé par de nombreuses années d’exposition à la lumière du jour, une photo jaunie d’un jeune homme dans son uniforme.

Elle le tenait de son grand-père qui l’avait précieusement conservé comme dernier souvenir d’un fils parti trop tôt pendant la première guerre mondiale : Joseph Marie Victor MARTIN, l’oncle de ma grand-mère.

Le cadre donné par ma grand-mère

La curiosité et internet m’ont rapidement permis de retracer une petite partie de l’histoire militaire de Joseph. Les outils aujourd’hui à notre disposition permettent à tout-un-chacun de découvrir des informations sur ceux de nos ancêtre qui ont participé à ce conflit.

Le nom, le prénom et une rumeur de mort pour la France ont suffi pour commencer les recherches En consultant le site Mémoire des Hommes du ministère des Armées et sa rubrique « Morts pour la France de la Première Guerre mondiale« , une petite fiche révèle qu’il est né en 1893, a atteint le grade de sergent dans le 93e Régiment d’Infanterie et qu’il est mort « tué à l’ennemi » le 25 septembre 1915 à Mesnil-lès-Hurlus, village aujourd’hui disparu du département de la Marne. Le jugement qui le reconnaissait mort pour la France a été rendu le 26juillet 1921.

Depuis les célébrations du centenaire de la première guerre mondiale, vous pouvez aussi lancer des recherches approfondies sur les personnes depuis le site Grand Mémorial du ministère de la culture.

Quelques informations supplémentaires peuvent être glanées grâce aux fiches matricules des conscrits qui, en Loire-Atlantique comme dans beaucoup d’autres départements, ont été numérisées. Joseph avait les cheveux noirs, les yeux marrons, le nez busqué, mesurait 1m66 et savait lire, écrire et compter. Incorporé depuis novembre 1913 au 93e Régiment d’Infanterie pour son service militaire comme soldat de 2e classe, il devient caporal en octobre 1914 et sergent en août 1915. Une montée en grade qui doit peut-être autant à ses compétences qu’aux morts du début de la guerre. Une première main l’a noté disparu à Mesnil-lès-Hurlus le 25 septembre 1915, une seconde main a noté sa mort à Beauséjour -à 3 kilomètres de là-. Enfin une troisième main nous apprend que la date de sa mort a été fixée au 25 septembre par le tribunal civil de Nantes le 26 juillet 1921… Difficile d’interpréter ces 3 éléments. Joseph a-t-il été porté disparu jusqu’en 1921 ? Son corps retrouvé sur le territoire de Beauséjour ?

Il est plus aisé de découvrir les circonstances dans lesquelles Joseph a vécu ses dernières heures. Toujours sur le site Mémoire des Hommes, il est possible de consulter deux documents très instructifs : le journal des marches et opérations et l’historique régimentaire. Le premier décrit au jour le jour les actions du régiment tandis que le second reprend ces informations en les contextualisant et les complétant ; rendant ainsi la lecture moins abrupte et plus vivante. Ces deux documents sont une véritable mine d’information qui dépasse le seul intérêt généalogique pour vous faire entrer de plain-pied dans l’Histoire.

Joseph MARTIN. La photo et son support carton ont été insérée dans le cadre. Coll privée G.BRUNET

Le 25 septembre 1915 débute la seconde bataille de Champagne qui, dans le cadre d’un plan plus vaste élaboré par Joffre, doit permettre de percer les lignes allemandes tandis qu’une autre offensive est menée en Artois à des fins de diversion. Après trois jours de préparation d’artillerie, qui n’ont malheureusement pas détruit les fils de fer ennemi, l’assaut par l’infanterie est fixé à 9h15. Un problème de synchronisation va avoir de terribles répercussions pour le 95e régiment d’infanterie. En place depuis 4 heures du matin, toutes les compagnies du régiment n’ont pas reçu la rectification envoyée entre 8 heures et 9 heures le jour même et demandant de reculer les montres de 7 minutes. Ainsi, la 1ère Compagnie, qui doit progresser jusqu’à l’objectif, monte-t-elle seule à l’assaut avec 7 minutes d’avance. La 3e compagnie, chargée de la suivre à 40 mètres et de nettoyer les tranchées conquises attendait l’heure exacte ; ayant procédé à la rectification de ses montres. Après une courte hésitation, le commandant de la 3e compagnie, Chicot, ordonne l’assaut. Ce mouvement en deux temps permet aux Allemands de se mettre en place et de tailler en pièce la 3e Compagnie sous le feu de ses mitrailleuses tandis qu’un tir de barrage de l’artillerie allemande vient écraser dans ses tranchée la 2e compagnie placée en réserve. L’attaque du 93e est stoppée dès 9h30… mais la 2e compagnie parvient à repousser une contre-attaque allemande. A la fin de la journée, le 93e régiment est durement éprouvé. Les 1ère et 3e compagnies sont décimées.

Le 25 septembre est la journée la plus meurtrière enregistrée dans l’histoire de l’armée française avec 23 416 morts sur tous les fronts.

Joseph appartenait sans doute à l’une de ces trois compagnies. Les deux médailles qui accompagnent sa photo dans le cadre ont peut-être été décernées à titre posthume. Il s’agit de la médaille militaire (à gauche) et de la croix de guerre (à droite). La médaille militaire était destinée aux soldats et aux sous-officiers. La croix de guerre devait récompenser les soldats ayant eu une conduite exceptionnelle. Ici, la croix de guerre porte une étoile de bronze, signifiant une citation à l’ordre du régiment ou de la brigade. L’absence de mention de ces médailles et de citation dans sa fiche matricule me laisse penser à une attribution posthume. Il me faudra peut-être parcourir le journal des marches et opérations pour percer ce mystère ou demander au Service des décorations – section Médaille militaire et recherches généalogiques de la grande chancellerie de la légion d’honneur pour percer ce dernier mystère.

Médaille militaire et croix de guerre. L’année 1870 qui figure sur la médaille militaire indique qu’elle appartient au second modèle, celui de la IIIe république, entre 1870 et 1940.

J’espère, avec ces quelques mots laissés sur la toile, avoir contribué à honorer encore un peu la mémoire de Joseph Martin tel que le faisait mon trisaïeul.

Pour les Nantais, l’objet a sa propre histoire. Au dos, une étiquette des célèbres « Grands Magasins Decré frères Nantes ».

This is not America… une histoire d’espionnage oubliée

Toute personne appréciant un minimum David Bowie connaît cette chanson. Mais qui sait encore aujourd’hui qu’il s’agit de la bande originale d’un film ? Et qui se souvient de ce film ?

Le Jeu du Faucon est un film d’espionnage de John Schlesinger (Macadam Cowboy et Marathon Man sont des oeuvres plus connues) sorti en 1985. Adaptation dramatisée d’une histoire vraie, il raconte un épisode typique de ce que pouvait produire la Guerre Froide.

En 1974 Christopher John Boyce employé d’une entreprise travaillant pour la défense américaine, âgé d’à peine 22 ans, découvre la possible implication de la CIA dans une tentative de déstabilisation du gouvernement Australien. Habilité « Très Secret Défense » –Top Secret, soit la plus haute accréditation, sans doute du fait d’un père responsable de la sécurité chez McDonnell Douglas ; on prête souvent en haut lieu au fils les qualités du père sans plus d’examen…- le jeune homme aurait été destinataire par erreur de documents attestant des actions au sein et peut-être contre des démocraties alliées des États-Unis. Ébranlé par cette découverte Boyce, qui avait perdu confiance dans la capacité de la presse à changer quoi que ce soit en révélant le complot, choisit alors une autre voie… réunir grâce à sa position le plus d’informations possibles et les vendre à l’URSS !

Après avoir réuni des informations sur le codage des communications et les satellites espions, Boyce décide de s’associer avec un ami d’enfance et petit dealer : Andrew Dolton Lee. Le plan est simple. Dolton Lee doit se rendre à l’ambassade d’URSS à Mexico pour vendre les secrets réunis par Boyce et revenir avec l’argent.

Après quelques échanges qui permettent à Boyce de gagner un peu d’argent et à Dolton Lee de conjuguer espionnage et trafic de drogue international, le complot va être mis à jour de la manière la plus triviale qui soit. En janvier 1977, Andrew Dolton Lee est arrêté par la police Mexicaine devant l’ambassade soviétique pour avoir jeté des déchets… Interrogé en possession de microfilms, il avoue raidement être un espion et dénonce son complice Boyce. Ce dernier est arrêté par le FBI et tous les deux sont condamnés à 40 ans de prison pour espionnage.

Christopher John Boyce refera parler de lui en 1980 lorsqu’il parviendra à s’évader et à commettre de multiples braquages. Il sera repris et renvoyé en prison avec de nouvelles charges.

L’Histoire (avec un grand H) est friande de ces improbables grains de sables et autres seconds couteaux à la maladresse providentielle. Ils sont les ingrédients essentiels de bien des événements.

Ils n’étaient que trois

 » Pour que le mal triomphe seule suffit l’inaction des hommes de bien « 

Cette citation, qui circule abondement sur internet et faussement attribuée à Edmund Burke, questionne brutalement notre passivité ou la manière dont nous pouvons détourner le regard avant que le pire advienne. Mais une fois que le mal à triomphé, l’action des hommes de bien soulève de nouvelles questions qui peuvent être autant d’entraves : est-on prêt ou qualifié pour agir ? A-t-on l’équipement nécessaire ? Faut-il attendre d’être assez nombreux ? Quel impact peut avoir un acte isolé ?

Ces questions, les femmes et les hommes qui ont décidé durant le second conflit mondial de résister à la barbarie nazie se les sont sans doute posées. Mais, ils ont choisi d’agir envers et contre tout, au péril de leur vie et pour celles des autres.

En 1943, le sort des juifs déportés n’est pas encore connu de tous mais nombreux sont ceux, notamment dans la résistance belge, qui pressentent une fin dramatique. Bien loin des images de cinéma ou de jeux vidéos qui voient une petite troupe utiliser du matériel parachuté par le Royaume-Uni pour faire exploser voies de chemin de fer ou usines, trois hommes avec des moyens qui peuvent nous sembler aujourd’hui dérisoires vont attaquer un convoi de déportation vers Auschwitz.

Youra Livchitz en 1943

Le 19 avril 1943 dans la nuit, Youra Livchitz, Jean Franklemon, tous les deux 25 ans, et Robert Maistriau, 22 ans, quittent la banlieue de Bruxelles à vélo pour rejoindre Haacht, à 25 kilomètres de là, et se poster le long de la ligne de chemin de fer qui doit mener les déportés juifs de la caserne Dossin à Malines vers Auschwitz.

Photo d’identité de Jean Franklemon sans doute prise après la guerre. Photo de Antoine Frank CC BY-SA 3.0

Ils sont armés d’une seule arme de poing (peut-être un Browning modèle 1906 en 6,35mm considéré comme un pistolet de défense à faible portée). Pour arrêter le train, ils usent d’un stratagème : une lampe à pétrole recouverte de papier rouge pour simuler un signal lumineux d’arrêt. Dès que le convoi est stoppé, ils tentent d’ouvrir les wagons avec des pinces coupantes achetées par Robert Maistriau en même temps que la lampe à pétrole.

Médaille de Yad Vashem remise à Robert Maistriau ainsi qu’un pistolet et une lampe tempête évoquant l’attaque du 19 avril 1943, objets exposés au Musée Kazerne Dossin Photo de Michel van der Burg CC BY-SA 4.0

Leur action exceptionnelle, une des deux seules attaques de convoi de déportation recensées, permet à plus de 200 des 1631 juifs (dont 262 enfants) du convoi de s’enfuir. Selon les estimations, sur ces 231 ou 236 évadés, 23 à 26 sont tués et 90 à 95 sont capturés et renvoyés vers Auschwitz. Les autres, entre 113 et 120 personnes, parviennent à s’enfuir ; le plus jeune d’entre eux a 11 ans… A Auschwitz seuls 153 déportés de ce convoi seront encore vivants en 1945.

Ils n’étaient que trois, n’avaient guère de ressources autres que leur indomptable volonté mais ils ont choisi d’agir contre le mal, de résister.

Une très intéressante vidéo sur cet événement et ses suites a été réalisée par l’association Mémoire d’Auschwitz. Vous pourrez y voir témoigner différents protagonistes dont Robert Maistriau.

Sur un thème proche, que j’aborderai ultérieurement, je ne saurais trop vous conseiller l’excellent roman Les partisans d’Aharon Appelfeld. Vous comprendrez pourquoi à la lecture.

Des invalides. Vraiment ?

Il y a de nombreuse années j’ai eu la chance de travailler auprès d’enfants en situation de handicap. L’un des jeunes que j’accompagnais nourrissait le rêve de devenir soldat. Hier comme aujourd’hui, la chose paraissait impossible tant il semble admis que la figure du guerrier est celle d’un presque surhomme aux capacités physiques dépassant celles du commun des mortels. Pourtant, témoin quotidien de tout ce que ces jeunes « invalides » réalisaient sans se soucier des limitations qu’on leur prêtait, je n’ai jamais pu me résoudre à considérer l’absence de handicap comme un préalable nécessaire à une carrière militaire.

Un rapide regard sur le passé démontre d’ailleurs à quel point cette association entre valide et guerrier échappait à nos ancêtres. Sans aucunement prétendre à l’exhaustivité voici une brève liste de quelques « invalides » célèbres qui ont laissé leur marque dans l’Histoire Militaire.

Antigone le Borgne (382 av. J.-C. – 301 av. J.-C.)

Général de Philippe II de Macédoine puis d’Alexandre, Antigone l’accompagne dans ses conquêtes et fait partie de ses hommes de confiance. Après la mort du conquérant, il est au nombre de ceux que l’historiographie a nommé les Diadoques, les successeurs d’Alexandre, qui vont se disputer l’empire macédonien et fonder, pour certains, les dynasties de la période hellénistique. Antigone, secondé par son fils Démétrios Poliorcète (« le preneur de ville »), se révèle être dans la guerre qui l’oppose aux autres diadoques un adversaire redoutable.

Tétradrachme d’Antigone

Hannibal Barca (247 av. J.-C. – entre 183 av. J.-C. et 181 av. J.-C.)

Au troisième siècle avant J.-C., Rome et Carthage s’affrontent pour le contrôle de la Méditerranée occidentale. Général carthaginois, Hannibal va faire trembler la Ville Eternelle pendant plus d’une décennie. Il est l’acteur majeur de la deuxième guerre punique dans laquelle il acquiert sa réputation d’excellent tacticien.

Parti d’Hispanie (l’actuelle Espagne) au printemps 218 av. J.-C., Hannibal passe les Pyrénées, traverse le sud de la Gaule où il recrute des mercenaires et s’aventure dans les Alpes pour déboucher en Italie. C’est durant ce périple qu’une infection cause la perte d’un œil sans toutefois nuire à ses capacités militaires. Il inflige aux Romains plusieurs défaites lors des batailles du Tessin, de la Trébie et du lac Trasimène où s’illustre son génie tactique. Lors de la bataille de Cannes, en 216 av. J.-C., son succès est tel que Rome se croit perdue.

Ce n’est qu’en 203 av. J.-C., lorsque les Romains portent la guerre en Afrique du Nord, que Hannibal quitte la péninsule italienne. Il y sera défait à la bataille de Zama en 202 av. J.-C. par Scipion l’Africain.

pièce représentant Hannibal et un éléphant de guerre

Tamerlan (1336 – 1405)

Si pour vous Attila et Gengis Khan représentent le summum de la terreur venue des steppes, c’est que que vous n’avez jamais entendu parler de Timour le Boîteux.

Profitant des lutte de pouvoir au sein du khanat de Djaghataï, Tamerlan s’empare en 1370 de la Transoxiane et fait de Samarcande sa capitale ; qu’il s’attachera sans cesse à embellir. Guerroyant jusqu’à sa mort, il se taille un empire s’étendant de la Syrie au Nord de l’Inde et de la Mer d’Aral au Golfe d’Oman. Sa lutte contre le sultan ottoman Bajazet qu’il défait à la bataille d’Ankara en 1402 sauve temporairement Byzance et l’Europe de la poussée ottomane.

La férocité de ses conquêtes, il n’hésite pas à massacrer les vaincus, dresser des tours avec leur tête et à raser complètement les villes, a terrifié ses contemporains.

Buste reconstitué par Gerasimov après la fouille de son tombeau en 1941. Photo de Shakko CC BY-SA 3.0

Götz von Berlichingen (v.1480 – 1562)

Chevalier impérial Götz von Berlinchingen débute sa carrière militaire au service du margrave de Brandebourg-Ansbach et de l’empereur romain germanique avant de devenir mercenaire pour le compte de différents princes et nobles allemands. C’est au service de l’un d’entre eux qu’il perd sa main droite lors d’un siège sans que cela ne mette un terme à sa carrière militaire. Participant à de nombreux conflits et querelles, il est deux fois mis au ban impérial par Maximilien Ier, emprisonné plusieurs fois, prend brièvement la tête de l’armée pendant la Guerre des Paysans et finit au service de l’empereur Charles Quint.

Selon une étude de 2017 de l’Université de sciences appliquées d’Offenburg cette prothèse permettait à Götz von Berlichingen de tenir des objets et même d’écrire. Photo : Landesarchiv Baden-Württemberg CC BY 3.0

Götz est resté célèbre pour ses prothèses de main articulées particulièrement élaborées et permettant, à défaut de réellement pouvoir combattre de tenir divers objets et même d’écrire. C’est à elles qu’il doit son surnom de Main de Fer.

Prothèse occasionnelle de Götz von Berlichingen. Photo : Landesarchiv Baden-Württemberg CC BY 3.0

Horatio Nelson (1758 – 1805)

Est-il encore nécessaire de présenter l’amiral Nelson, Fossoyeur de la marine napoléonienne ? En 1794, alors en lutte contre la France révolutionnaire, le capitaine de vaisseau Nelson participe au siège de Calvi en Corse et est blessé à l’œil droit dont il perd pratiquement l’usage peu après. En 1797, tout juste promu rear admiral, il est chargé par l’amiral Jervis de capturer Santa Cruz de Tenerife. L’opération échoue et Nelson est gravement blessé au bras droit lors d’un débarquement et doit être amputé. Ni la défaite ni l’amputation ni ses problèmes de vue ne freine le marin qui l’année suivante, en 1798, coule en rade d’Aboukir presque toute l’escadre française de l’expédition d’Égypte menée par Bonaparte. Sa manœuvre audacieuse lui coûte une nouvelle blessure au front peut-être responsable de nouveaux problèmes de vue (cf. Cet excellent article sur le sujet).

Le Rear Admiral Nelson, tableau de Lemuel Francis Abbott, 1799.

Nelson sait jouer de son handicap à l’occasion. Lors de la bataille de Copenhague en 1801, il prend prétexte de son œil aveugle pour ne pas avoir vu le signal de cesser le combat envoyé par l’Amiral Parker et poursuivre les canonnades qui permettent la victoire.

Son dernier succès, lors de la bataille de Trafalgar en 1805, lui est fatal. Si les deux tiers de la flotte franco-espagnole sont envoyés par le fond, Nelson est mortellement blessé.

Adrian Carton de Wiart (1880 – 1963)

Véritable trompe-la-mort, Adrian s’engage en 1899 dans l’armée britannique après avoir abandonné ses études et en mentant sur son âge. Il participe à la seconde guerre des Boers et est gravement blessé à l’estomac. Lorsque éclate la première guerre mondiale, il sert au sein du Somaliland Camel Corps alors en lutte contre une révolte somalienne. C’est lors d’une opération qu’il est touché au visage est perd son œil droit. Suivant en cela l’exemple de Nelson -surnom que lui donneront ses amis- cela ne l’empêche pas de partir pour le front en France en 1915. Là, il recevra sept blessures supplémentaires, dont une qui lui vaudra l’amputation de sa main gauche, ainsi que la Victoria Cross, plus haute distinction militaire britannique.

Adrian Carton de Wiart pendant la seconde guerre mondiale. Photo de Cecil Beaton

Après la première guerre mondiale, il fait partie de la mission militaire britannique en Pologne. A la fin de celle-ci, il s’installe dans le pays sur le domaine d’un noble local ami. Il se trouve toujours en Pologne quand la seconde guerre mondiale éclate et fort logiquement conseille le gouvernement polonais. Il échappe de peu aux nazis et aux soviétiques en passant la Roumanie. Rappelé par l’armée britannique à l’automne 1939, il participe, alors âgé de 60 ans, à l’Opération Hammer en Norvège en 1940. Envoyé en Yougoslavie pour négocier avec le gouvernement en 1941, son avion s’écrase en mer sur le chemin du retour. Adrian Carton de Wiart est capturé par les Italiens et emprisonné dans un château toscan avec d’autres officier de haut rang. Il tente cinq fois de s’échapper sans succès mais est malgré tout choisi pour accompagner en 1943 un émissaire italien à Lisbonne chargé de négocier secrètement la reddition avec les Alliés. Libéré, il reprend du service et est envoyé en Chine auprès de Tchang Kaï-chek où il restera jusqu’en 1947 avant de prendre une retraite bien méritée en Irlande.

Douglas BADER (1910 – 1982)

Après s’être engagé en 1927 dans la Royal Air Force pour accomplir son rêve de devenir pilote, Douglas est victime d’un terrible accident en 1931 après avoir tenté une acrobatie aérienne. Il est amputé des deux jambes au-dessus des genoux. Doté d’un fort caractère, il réapprend à marcher, à conduire et même à piloter. Malgré tout il doit quitter la RAF.

Douglas Bader sur l’aile de son Hurricane en 1940. Photo UK Government

Alors que la guerre semble inévitable, Douglas Bader tente de réintégrer la RAF. A force d’obstination et de soutien, il finit par intégrer une escadrille comme officier et participe à l’Operation Dynamo en protégeant depuis les cieux les troupes britanniques qui évacuent Dunkerque. Il y gagne ses deux premières victoires. Envoyé prendre le commandement d’une escadrille, durant la bataille d’Angleterre il ajoute à son tableau de chasse plus d’une dizaine d’avions allemands. En août 1941, alors qu’il compte près de 20 victoires, il doit s’éjecter après une collision, un tir allemand ou fratricide (le débat n’est pas clos) au-dessus du sol français. Il est alors capturé mais reçu avec égards par l’as allemand Rudolf Galland. Ce dernier demande même à la RAF de larguer une nouvelle prothèse, Douglas ayant perdu la droite avec son avion. La RAF s’exécutera et profitera de ce parachutage pour procéder à un bombardement… En convalescence à l’hôpital, Douglas tente de s’évader mais est repris. Ses tentatives suivantes ne seront pas plus couronnées de succès et le conduiront à la forteresse de Colditz réputée (à tort) pour rendre tout évasion impossible. Après la guerre Bader rejoint la Shell pour laquelle il avait travaillé suite à son amputation. Il y aura l’occasion de piloter à nouveau et achèvera sa carrière à la Shell aircraft, en charge des avions de la compagnie pétrolière.

Carl Brashear (1931 – 2006)

Entré dans l’U.S. Navy à 17 ans, Carl Brashear suit quelques années plus tard une formation de plongeur durant laquelle il est victime de remarques racistes. Il devient toutefois un plongeur accompli et rencontre même le président Eisenhower après avoir été affecté à l’escorte du yacht présidentiel. En 1966, lors d’une mission destinée à renflouer une bombe atomique perdue en mer suite à la collision d’un bombardier B-52 avec son avion ravitailleur, Il est gravement blessé à la jambe gauche et doit être amputé. Après un an de convalescence puis un an d’instruction, Carl Brashear obtient à nouveau sa certification pour le service actif en 1968. Il restera dans l’U.S. Navy encore 12 ans. Sa vie sera porté à l’écran en 2000 dans Les Chemins de la Dignité.

Carl Brashear. Phot US Navy

Le Far East russe

J’ai récemment visionné Le Soleil Blanc du Désert, film soviétique de 1970 qui relate les aventures d’un soldat de l’Armée Rouge, Fiodor Ivanovitch Soukhov, cherchant désespérément à rentrer chez lui pour retrouver sa femme.

L’affiche originale du film. Les studios Mosfilm ont mis en ligne de nombreux classiques du cinéma soviétique. Vous pouvez le visionner en VO sous-titrée en anglais sur Youtube.

Véritable succès lors de sa sortie et largement connu des générations qui ont suivi, le film est également devenu culte car son visionnage fait partie des rituels que tous les cosmonautes doivent accomplir à Baïkonour avant un vol spatial. Je vous laisse découvrir la genèse de cette superstition ainsi qu’une présentation décalée et humoristique par l’émission Blow up d’Arte.

A défaut de voir le film dans sa version russe sous-titrée en anglais, brillez en société grâce à ces anecdotes.

Revenons au film. Il se déroule à la fin de la Guerre Civile Russe en Asie Centrale, sur les rives de la Mer Caspienne, peut-être lors de la révolte basmatchi au début des années 1920. Bien évidement le pauvre soldat va connaître quelques péripéties avant de pouvoir rejoindre sa belle…

Sauvant d’une mort certaine un pauvre autochtone soumis à un supplice cruel, il rencontre ensuite une troupe de cavaliers de l’Armée Rouge ; les déserts sont toujours très peuplés en période de guerre… L’officier, qui connait la réputation de Soukhov, lui demande de bien vouloir escorter les épouses libérées du harem de l’infâme Abdoullah afin de poursuivre la lutte contre le rebelle polygame. Plutôt que d’affronter la cavalerie bolchévique lancée à sa poursuite, Abdoullah va s’évertuer à retrouver ses femmes pour les punir de ne pas s’être suicidées. Prouesses martiales, chocs culturels, humour, romance écourtée par une fin tragique et amitiés viriles vont s’enchainer jusqu’à la bataille finale à presque 3 contre 100 qui verra triompher le soldat Soukhov.

Ce scénario ne vous semble pas inconnu ? C’est normal. On retrouve en effet les ingrédients typiques d’un western. Le désert turkmène du Karakoum rappelle l’aridité du Far West hollywoodien. Les populations aux mœurs et aux traditions vestimentaires différentes, volontairement présentées comme arriérées, ne sont pas amérindiennes mais asiatiques (au sens large) et musulmanes. Les fusillades opposent encore carabines et revolvers ; la mitrailleuse y est rare et le look de la Lewis Mark I peut évoquer une Gatling. Et là aussi, la cavalerie arrive à la fin.

A propos de ces films soviétiques qui ont la guerre civile et/ou la révolte basmatchi pour toile de fond on trouve d’ailleurs la dénomination  » Ostern « , clin d’œil volontaire aux westerns de l’ennemi américain.

Il est vrai que la période qui s’étend de la révolution de 1917 à la fin des troubles de la guerre civile vers 1922-1923 est propice à la création d’histoires. Sur un territoire qui s’étend de l’Océan Pacifique à la Pologne et de de la Mer Noire à la Mer Blanche s’affrontent pendant plusieurs années Russes Blancs tsaristes et Rouges bolchéviques ainsi que des Verts (armées de paysans insurgés alliées ou hostiles aux deux autres camps). Ces vastes espaces sont sillonnés par des trains blindés qu’on lance à pleine vitesse à l’assaut des gares ou que l’on attaque comme dans des Westerns. Les charges de cavalerie sont encore fréquentes. Les revirements d’alliance qui voient des régiments entiers passer à l’ennemi en une journée ou des villes changer plusieurs fois de mains sont nombreux. On y croise des aventuriers hauts en couleurs comme le baron Roman von Ungern-Sternberg, général blanc qui bataille dans le sud-est de la Sibérie et la Mongolie en s’imaginant comme un nouveau Gengis Khan. Les Britanniques, les Français, mais aussi les Américains, les Japonais et d’autres interviennent directement avec hommes et armes . C’est ainsi que des chars occidentaux, alors à la pointe de la technologie militaire de l’époque, combattent les Rouges ou sont capturés par ces derniers. L’évacuation des soldats de la Légion Tchécoslovaque de l’Ukraine vers Vladivostok grâce au Transsibérien se mue en véritable Anabase qui les voit intervenir directement dans la guerre civile, s’emparer de villes sibériennes et même de stocks d’or du Tsar.

Peut-être plus encore que durant les autres périodes de troubles, tout apparaît possible pendant la guerre civile russe, même le plus extravagant n’y est plus improbable. On comprend dès lors pourquoi cela a pu nourrir l’imaginaire soviétique comme le Far West rêvé l’avait fait aux Etats-Unis.

La bande-annonce du long-métrage inspiré de Corto Maltese en Sibérie.

Plus proche de nous Hugo Pratt s’est également laissé inspirer par ce tourbillons des possibles en plaçant deux aventures de son héros durant cette période : Corto Maltese en Sibérie et la Maison Dorée de Samarkand. Les deux albums ont été adaptés en films d’animation : le premier en long métrage sous un autre nom, Corto Maltese, la Cour Secrète des Arcanes, et le second en moyen-métrage.

Si vous désirez en savoir plus sur ces événements dont la démesure n’ont d’égale que l’immensité de la Russie, je vous conseille la lecture de deux passionnants ouvrages de Jean-Jacques MARIE : La guerre civile russe 1917-1922 Armées paysannes rouges, blanche et vertes ; Paris ; 2005 ainsi que La guerre des Russes blancs 1917-1920 ; Paris ; 2017. Vous pourrez compléter avec l’ouvrage de Jean-Jacques AVENEL ; Interventions alliées pendant la guerre civile russe (1918-1920) ; Paris ; 2001.

Et si la fiction historique trouve plus d’attrait à vos yeux, je vous conseille la bande-dessinée Nuit Blanche de YANN (scénario) et Olivier NEURAY (dessin) en 5 tomes ou en intégrale. L’histoire déborde jusqu’aux années 30 mais est centrée autour des événements de la guerre civile.