Des invalides. Vraiment ?

Il y a de nombreuse années j’ai eu la chance de travailler auprès d’enfants en situation de handicap. L’un des jeunes que j’accompagnais nourrissait le rêve de devenir soldat. Hier comme aujourd’hui, la chose paraissait impossible tant il semble admis que la figure du guerrier est celle d’un presque surhomme aux capacités physiques dépassant celles du commun des mortels. Pourtant, témoin quotidien de tout ce que ces jeunes « invalides » réalisaient sans se soucier des limitations qu’on leur prêtait, je n’ai jamais pu me résoudre à considérer l’absence de handicap comme un préalable nécessaire à une carrière militaire.

Un rapide regard sur le passé démontre d’ailleurs à quel point cette association entre valide et guerrier échappait à nos ancêtres. Sans aucunement prétendre à l’exhaustivité voici une brève liste de quelques « invalides » célèbres qui ont laissé leur marque dans l’Histoire Militaire.

Antigone le Borgne (382 av. J.-C. – 301 av. J.-C.)

Général de Philippe II de Macédoine puis d’Alexandre, Antigone l’accompagne dans ses conquêtes et fait partie de ses hommes de confiance. Après la mort du conquérant, il est au nombre de ceux que l’historiographie a nommé les Diadoques, les successeurs d’Alexandre, qui vont se disputer l’empire macédonien et fonder, pour certains, les dynasties de la période hellénistique. Antigone, secondé par son fils Démétrios Poliorcète (« le preneur de ville »), se révèle être dans la guerre qui l’oppose aux autres diadoques un adversaire redoutable.

Tétradrachme d’Antigone

Hannibal Barca (247 av. J.-C. – entre 183 av. J.-C. et 181 av. J.-C.)

Au troisième siècle avant J.-C., Rome et Carthage s’affrontent pour le contrôle de la Méditerranée occidentale. Général carthaginois, Hannibal va faire trembler la Ville Eternelle pendant plus d’une décennie. Il est l’acteur majeur de la deuxième guerre punique dans laquelle il acquiert sa réputation d’excellent tacticien.

Parti d’Hispanie (l’actuelle Espagne) au printemps 218 av. J.-C., Hannibal passe les Pyrénées, traverse le sud de la Gaule où il recrute des mercenaires et s’aventure dans les Alpes pour déboucher en Italie. C’est durant ce périple qu’une infection cause la perte d’un œil sans toutefois nuire à ses capacités militaires. Il inflige aux Romains plusieurs défaites lors des batailles du Tessin, de la Trébie et du lac Trasimène où s’illustre son génie tactique. Lors de la bataille de Cannes, en 216 av. J.-C., son succès est tel que Rome se croit perdue.

Ce n’est qu’en 203 av. J.-C., lorsque les Romains portent la guerre en Afrique du Nord, que Hannibal quitte la péninsule italienne. Il y sera défait à la bataille de Zama en 202 av. J.-C. par Scipion l’Africain.

pièce représentant Hannibal et un éléphant de guerre

Tamerlan (1336 – 1405)

Si pour vous Attila et Gengis Khan représentent le summum de la terreur venue des steppes, c’est que que vous n’avez jamais entendu parler de Timour le Boîteux.

Profitant des lutte de pouvoir au sein du khanat de Djaghataï, Tamerlan s’empare en 1370 de la Transoxiane et fait de Samarcande sa capitale ; qu’il s’attachera sans cesse à embellir. Guerroyant jusqu’à sa mort, il se taille un empire s’étendant de la Syrie au Nord de l’Inde et de la Mer d’Aral au Golfe d’Oman. Sa lutte contre le sultan ottoman Bajazet qu’il défait à la bataille d’Ankara en 1402 sauve temporairement Byzance et l’Europe de la poussée ottomane.

La férocité de ses conquêtes, il n’hésite pas à massacrer les vaincus, dresser des tours avec leur tête et à raser complètement les villes, a terrifié ses contemporains.

Buste reconstitué par Gerasimov après la fouille de son tombeau en 1941. Photo de Shakko CC BY-SA 3.0

Götz von Berlichingen (v.1480 – 1562)

Chevalier impérial Götz von Berlinchingen débute sa carrière militaire au service du margrave de Brandebourg-Ansbach et de l’empereur romain germanique avant de devenir mercenaire pour le compte de différents princes et nobles allemands. C’est au service de l’un d’entre eux qu’il perd sa main droite lors d’un siège sans que cela ne mette un terme à sa carrière militaire. Participant à de nombreux conflits et querelles, il est deux fois mis au ban impérial par Maximilien Ier, emprisonné plusieurs fois, prend brièvement la tête de l’armée pendant la Guerre des Paysans et finit au service de l’empereur Charles Quint.

Selon une étude de 2017 de l’Université de sciences appliquées d’Offenburg cette prothèse permettait à Götz von Berlichingen de tenir des objets et même d’écrire. Photo : Landesarchiv Baden-Württemberg CC BY 3.0

Götz est resté célèbre pour ses prothèses de main articulées particulièrement élaborées et permettant, à défaut de réellement pouvoir combattre de tenir divers objets et même d’écrire. C’est à elles qu’il doit son surnom de Main de Fer.

Prothèse occasionnelle de Götz von Berlichingen. Photo : Landesarchiv Baden-Württemberg CC BY 3.0

Horatio Nelson (1758 – 1805)

Est-il encore nécessaire de présenter l’amiral Nelson, Fossoyeur de la marine napoléonienne ? En 1794, alors en lutte contre la France révolutionnaire, le capitaine de vaisseau Nelson participe au siège de Calvi en Corse et est blessé à l’œil droit dont il perd pratiquement l’usage peu après. En 1797, tout juste promu rear admiral, il est chargé par l’amiral Jervis de capturer Santa Cruz de Tenerife. L’opération échoue et Nelson est gravement blessé au bras droit lors d’un débarquement et doit être amputé. Ni la défaite ni l’amputation ni ses problèmes de vue ne freine le marin qui l’année suivante, en 1798, coule en rade d’Aboukir presque toute l’escadre française de l’expédition d’Égypte menée par Bonaparte. Sa manœuvre audacieuse lui coûte une nouvelle blessure au front peut-être responsable de nouveaux problèmes de vue (cf. Cet excellent article sur le sujet).

Le Rear Admiral Nelson, tableau de Lemuel Francis Abbott, 1799.

Nelson sait jouer de son handicap à l’occasion. Lors de la bataille de Copenhague en 1801, il prend prétexte de son œil aveugle pour ne pas avoir vu le signal de cesser le combat envoyé par l’Amiral Parker et poursuivre les canonnades qui permettent la victoire.

Son dernier succès, lors de la bataille de Trafalgar en 1805, lui est fatal. Si les deux tiers de la flotte franco-espagnole sont envoyés par le fond, Nelson est mortellement blessé.

Adrian Carton de Wiart (1880 – 1963)

Véritable trompe-la-mort, Adrian s’engage en 1899 dans l’armée britannique après avoir abandonné ses études et en mentant sur son âge. Il participe à la seconde guerre des Boers et est gravement blessé à l’estomac. Lorsque éclate la première guerre mondiale, il sert au sein du Somaliland Camel Corps alors en lutte contre une révolte somalienne. C’est lors d’une opération qu’il est touché au visage est perd son œil droit. Suivant en cela l’exemple de Nelson -surnom que lui donneront ses amis- cela ne l’empêche pas de partir pour le front en France en 1915. Là, il recevra sept blessures supplémentaires, dont une qui lui vaudra l’amputation de sa main gauche, ainsi que la Victoria Cross, plus haute distinction militaire britannique.

Adrian Carton de Wiart pendant la seconde guerre mondiale. Photo de Cecil Beaton

Après la première guerre mondiale, il fait partie de la mission militaire britannique en Pologne. A la fin de celle-ci, il s’installe dans le pays sur le domaine d’un noble local ami. Il se trouve toujours en Pologne quand la seconde guerre mondiale éclate et fort logiquement conseille le gouvernement polonais. Il échappe de peu aux nazis et aux soviétiques en passant la Roumanie. Rappelé par l’armée britannique à l’automne 1939, il participe, alors âgé de 60 ans, à l’Opération Hammer en Norvège en 1940. Envoyé en Yougoslavie pour négocier avec le gouvernement en 1941, son avion s’écrase en mer sur le chemin du retour. Adrian Carton de Wiart est capturé par les Italiens et emprisonné dans un château toscan avec d’autres officier de haut rang. Il tente cinq fois de s’échapper sans succès mais est malgré tout choisi pour accompagner en 1943 un émissaire italien à Lisbonne chargé de négocier secrètement la reddition avec les Alliés. Libéré, il reprend du service et est envoyé en Chine auprès de Tchang Kaï-chek où il restera jusqu’en 1947 avant de prendre une retraite bien méritée en Irlande.

Douglas BADER (1910 – 1982)

Après s’être engagé en 1927 dans la Royal Air Force pour accomplir son rêve de devenir pilote, Douglas est victime d’un terrible accident en 1931 après avoir tenté une acrobatie aérienne. Il est amputé des deux jambes au-dessus des genoux. Doté d’un fort caractère, il réapprend à marcher, à conduire et même à piloter. Malgré tout il doit quitter la RAF.

Douglas Bader sur l’aile de son Hurricane en 1940. Photo UK Government

Alors que la guerre semble inévitable, Douglas Bader tente de réintégrer la RAF. A force d’obstination et de soutien, il finit par intégrer une escadrille comme officier et participe à l’Operation Dynamo en protégeant depuis les cieux les troupes britanniques qui évacuent Dunkerque. Il y gagne ses deux premières victoires. Envoyé prendre le commandement d’une escadrille, durant la bataille d’Angleterre il ajoute à son tableau de chasse plus d’une dizaine d’avions allemands. En août 1941, alors qu’il compte près de 20 victoires, il doit s’éjecter après une collision, un tir allemand ou fratricide (le débat n’est pas clos) au-dessus du sol français. Il est alors capturé mais reçu avec égards par l’as allemand Rudolf Galland. Ce dernier demande même à la RAF de larguer une nouvelle prothèse, Douglas ayant perdu la droite avec son avion. La RAF s’exécutera et profitera de ce parachutage pour procéder à un bombardement… En convalescence à l’hôpital, Douglas tente de s’évader mais est repris. Ses tentatives suivantes ne seront pas plus couronnées de succès et le conduiront à la forteresse de Colditz réputée (à tort) pour rendre tout évasion impossible. Après la guerre Bader rejoint la Shell pour laquelle il avait travaillé suite à son amputation. Il y aura l’occasion de piloter à nouveau et achèvera sa carrière à la Shell aircraft, en charge des avions de la compagnie pétrolière.

Carl Brashear (1931 – 2006)

Entré dans l’U.S. Navy à 17 ans, Carl Brashear suit quelques années plus tard une formation de plongeur durant laquelle il est victime de remarques racistes. Il devient toutefois un plongeur accompli et rencontre même le président Eisenhower après avoir été affecté à l’escorte du yacht présidentiel. En 1966, lors d’une mission destinée à renflouer une bombe atomique perdue en mer suite à la collision d’un bombardier B-52 avec son avion ravitailleur, Il est gravement blessé à la jambe gauche et doit être amputé. Après un an de convalescence puis un an d’instruction, Carl Brashear obtient à nouveau sa certification pour le service actif en 1968. Il restera dans l’U.S. Navy encore 12 ans. Sa vie sera porté à l’écran en 2000 dans Les Chemins de la Dignité.

Carl Brashear. Phot US Navy

A Nantes, caché en pleine lumière

N’avez vous jamais éprouvé, dans un vide-grenier ou une braderie, cette étrange sensation d’être un des rares à discerner un objet particulièrement intéressant pourtant exposé en pleine lumière parmi les autres ? Peut-être est-ce cette lampe un peu kitsch mais volumineuse qui aura fait de l’ombre à cette pochette d’un 45 tours vinyl devenue culte. Ou ce plus consensuel fauteuil de style Louis XVI qui attirera l’attention aux dépens d’une lampe Art Déco en bakélite noire…

Aujourd’hui, c’est exactement cette sensation que je souhaite partager avec vous avec un minuscule morceau de patrimoine éclipsé par de de plus monumentaux voisins.

Nantais de naissance, d’adoption ou de passage, vous avez certainement déjà flâné entre les cours Saint-Pierre et Saint-André. Vous avez scruté la statue de Louis XVI, tout en haut de sa colonne ; une des rares encore visible dans un lieu public. Vous avez recherché un peu de fraîcheur dans la cathédrale Saint-Pierre-et-Saint-Paul dont la toiture connu le funeste sort de Notre-Dame-de-Paris en 1972. Vous avez admiré le soleil couchant dans l’axe de la porte Saint-Pierre, une des entrées médiévales de la cité de Nantes. Et peut-être même, en attendant le bus ou en dégustant une barbe à papa pendant la foire de septembre, votre regard s’est-il perdu sur les fondations d’une des deux tours médiévales qui flanquaient cette porte . Mais avez-vous prêté attention à ces quelques mètres de murs coincés entre porte et cathédrale ?

Nantes, Porte Saint-Pierre, Photo de Selbymay 2012 annotée par l’auteur de l’article CC BY-SA 3.0

C’est un morceau de mur arasé qui prolonge la porte Saint-Pierre. On le contourne en longeant la cathédrale sans presque le distinguer. On le distingue aussi le long du cours Saint-Pierre sans prêter attention à ce mur défraîchi . C’est pourtant l’un des plus anciens vestiges de la ville encore en place ; âgé de plus de 1700 ans !

Son apparence ne laisse pourtant pas de doute à l’œil averti. Il est typique de la fin du IIIe siècle ap. J.-C. : sur les murs de parement alternent 3 à 4 rangs de moellons cubiques et des chaînages de 1 à 3 rangs de briques, le tout étant lié par un mortier de tuileau. Il s’agit d’une section de l’enceinte gallo-romaine de la cité des Namnètes.

L’enceinte gallo-romaine et à gauche la porte Saint-Pierre, la cathédrale, qui n’apparait pas sur le cliché, est à droite. Au fond, le cour Saint-Pierre. Photo d’Adam Bishop 2014 CC BY-SA 4.0

Les travaux d’édification de ladite enceinte commencent certainement vers 280 après J.-C., ainsi que le suggèrent les fragments de bornes milliaires (l’équivalent antique de nos bornes kilométriques) découverts dans la muraille et datés des années 270 dédiées à Tetricus le Jeune, usurpateur vers 271 – 274 et Tacite ; empereur un an de 275 à 276). Pour réaliser les fondations, les constructeurs de l’enceinte ont abondamment réutilisé des morceaux d’édifices plus anciens. C’est ainsi que l’on a découvert ce bornes milliaires mais aussi des fûts de colonnes et des chapiteaux, des stèles funéraires ou commémoratives et des pierres issues de bâtiments incendiés. Ce phénomène n’est pas spécifique à Nantes, on l’observe dans toute la Gaule.

Le mur, construit selon la tradition romaine de l’époque, est constitué de deux de parement entre lesquels se trouve un amas de pierres et de briques noyées dans du ciment ou du mortier de chaux. Les différentes sections observées lors de fouilles ont permis d’observer une épaisseur comprise entre 3, 80 mètres et 4, 25 mètres et d’estimer la hauteur entre 7, 50 mètres et 10 mètres. Bien loin des 2 mètres d’élévation visibles aujourd’hui…

L’enceinte gallo-romaine observée depuis le point de vue opposé. Les moellons et les chaînage de brique sont bien visibles. Photo d’Adam Bishop, 2012 CC BY-SA 3.0

D’une longueur de près de 1700 mètres, l’enceinte protégeait un territoire d’environ 16 à 18 hectares. Seule la partie de la cité située à la confluence de l’Erdre et de la Loire était enclose. Les coteaux de Talensac et de Saint-Similien, où ont été repérées des traces d’occupation romaine, demeuraient, tout comme l’ensemble de la rive droite de l’Erdre, à découvert. Son tracé, d’après les fouilles est approximativement le suivant : depuis l’hostellerie des Jacobins –dans l’impasse Joseph Peignon-, la muraille se dirige vers le bâtiment occupant l’angle de la rue de la Paix, longeant ainsi l’ancienne rive de la Loire. Dans sa partie ouest, le tracé de l’enceinte est grossièrement parallèle aux rues de la Paix, des Carmes et Saint-Léonard. Il oblique alors pour suivre la rue Garde Dieu, et rue des Cordeliers, s’infléchit légèrement avant de s’orienter vers le sud-est pour toucher la Porte Saint-Pierre. De là, l’enceinte tire sous la cathédrale jusqu’au milieu du cours Saint-Pierre qu’elle suit jusqu’au château. Dans ce dernier, elle borde la Conciergerie puis, au milieu de la cour, tourne vers le nord-ouest pour passer sous la Tour des Jacobins.

Le château est d’ailleurs l’un des deux seuls autres endroits de Nantes où il est possible de voir une section de l’enceinte. Le dernier lieu, qui accueille la partie la mieux conservée en élévation, n’est pas librement accessible au public ; il s’agit de la cour de l’école privée Saint-Pierre.

Vestiges de l’enceinte dans l’école Saint-Pierre, précédemment couvent des Cordeliers. Les portes ont été percées au Moyen-Age. Photo d’Adam Bishop, 2011 CC BY-SA 3.0

Vous voici désormais initié.

N’hésitez pas à partager votre découverte avec ceux de vos amis avec lesquels vous marcherez dans la ville, les mêmes que vous interpellez depuis un coin de vide-grenier pour leur montrer le trésor que vous venez de chiner…